Après ma question, Hortense plonge son regard dans le mien, se saisit de mes mains. Elle en caresse doucement le dos de ses pouces, me faisant me détendre aussitôt, puis passe ses doigts dans mes cheveux. Elle est triste, ça crève les yeux. Elle devait être proche de la fille. Peut-être que c'était sa fille ?
– Elle était ma nièce. Ma sœur s'est laissée mourir de chagrin après sa... disparition.
– Elle est morte ?
Je regrette aussitôt mon indiscrétion et cette fichue curiosité qui me pousse à toujours poser des questions. La douleur dans les iris d'Hortense me plante un poignard dans le cœur, je ne l'ai jamais vue ainsi, aussi... dévastée. Elle a toujours représenté la maîtrise, le calme, la sérénité pour moi. Je serre ses mains, ma gorge se noue quand une unique larme glisse sans un bruit sur sa joue. Elle coule le long de sa mâchoire, vient mourir dans le col de son chemisier pâle. Une perle d'eau dans un océan tumultueux de tristesse.
– Oui, Frank. Elle est morte.
Cette fois, elle n'a pas utilisé mon surnom. Je baisse la tête, les larmes me montent aux yeux aussi. Je m'en doutais, mais l'apprendre fait mal. La fille dans le monde de qui je suis entré en ouvrant son carnet est décédée. Elle a disparu sans laisser d'autres traces que ce journal soigneusement rangé dans ma table de nuit. Curieusement, je ne pense même pas au futur semblable au sien que je vais vivre, juste à sa vie dont elle n'a pas pu profiter pleinement. À son copain, qui n'a jamais pu la voir disparaître et qui a dû être dévasté par son absence. À ses enfants, qu'elle n'a jamais eus, qu'elle n'aura jamais. À cette famille heureuse qu'elle aurait pu fonder. Voilà que je pleure, je gémis et sanglote contre Hortense. Elle me serre contre elle et me berce comme un enfant. Je sens ses larmes dans ma chevelure ébouriffée, ses mains sur mon épaule et ma nuque, son cœur contre mon oreille.
– Pourquoi ? geins-je, et elle n'a pas de réponse.
Je pleure longtemps, elle aussi. Même les chiens semblent tristes, ils se taisent et restent immobiles. Puis elle me lâche et, progressivement, je m'éloigne d'elle. On se regarde longuement, partageant ce secret. Elle pose sa main sur ma joue, me souffle que je suis le fils qu'elle n'a jamais eu et qu'elle m'aime plus que tout au monde. Les larmes coulent à nouveau, je me jette à son cou. Elle est comme la mère qu'aurait dû être la mienne. Je l'aime aussi, je ne tarde pas plus à le lui dire. Pour toute réponse, elle me serre plus fort. La sonnette nous interrompt, on s'écarte en séchant nos pleurs. Hortense inspire plusieurs fois profondément avant de se lever pour aller ouvrir, me laissant faire de même sur le canapé. Nos tasses sont toujours sur la nappe, les chiens n'ont pas bougé et m'observent sans bruit. J'indique à Tyni de monter à côté de moi et les enlace fermement avant d'enfouir mon visage entre leurs cous.
J'entends vaguement Hortense s'entretenir avec quelqu'un à qui elle ne propose pas d'entrer, puis elle revient vers moi et secoue mon épaule sans violence. Je relève la tête, les joues encore humides et les yeux brillants. Elle m'adresse un minuscule, microscopique sourire triste. Je comprends que je vais devoir rentrer, retrouver ma position du garçon de trop, jusqu'à demain.
Je dois donc déloger Flack qui grogne mais se tait d'un regard de sa maîtresse, et remettre mes chaussures. Je donne une dernière caresse à Tyni qui me suit toujours où que j'aille, saisis précautionneusement mon sac que je passe sur mon épaule, et prends mon manteau. Hortense me met mon écharpe autour du cou, je l'aurais oubliée sans elle. C'est la première fois qu'elle me raccompagne à la porte. Elle m'embrasse le front puis me pousse vers l'extérieur, sachant pertinemment que sans cela, je passerais la soirée chez elle. Je lui fais un signe de main avant de rejoindre mon appartement à l'étage supérieur. Mes parents sont, comme à leur habitude, installés avec le journal, et ne me prêtent pas tellement attention. Sinon, ils auraient remarqué les sillons sur mes joues et mes pieds traînants.
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Invisible
ParanormalDans une ville grise et triste, un garçon grandit. Frank a douze ans, expérimente les premiers amours d'adolescent, les sorties entre copains, les longues heures au collège... Mais, plus important, Frank disparaît. Alors, il se réfugie chez sa voisi...
