« On repousse notre excursion, mon chat, pas de voyage zarbi à l’atelier de sculpture cette nuit, » soupira Zahra en renversant la tête sur le lit contre lequel elle était assise.
Pim ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois où elle s’était trouvée seule dans sa chambre. Elle ne savait pas si c’était fait exprès, mais c’était rassurant, quelque part, d’être entourée, peu importe le moment. Seul le sommeil les séparait et, lorsqu’elle dormait, rien ne parvenait de toute façon à la réveiller, pas même les cauchemars qu’elle faisait pourtant régulièrement, dernièrement. Sur l’écran de l’ordinateur portable qu’elle avait posé sur une chaise, une émission de télé-réalité trouvée sur Netflix dont elle ne parvenait pas à se souvenir du nom passait. Elle était à peu près sûre que les gens enchérissaient pour acheter des trucs, mais c’était à peu près tout ce qu’elle avait retenu du concept – ça et le fait que ça faisait un merveilleux vide-tête pour s’endormir l’esprit léger.
C’était, en tout cas, la théorie, et puis, lorsque ses yeux se fermèrent, juste au moment où elle allait finalement s’endormir, Jeanne apparut.
De toutes les choses dont elle était certaine, celle dont elle était le plus sûre était qu’elle avait les yeux clos. Elle voyait pourtant Jeanne, c’était une certitude, et elle voyait la pièce. Ce n’était pas la même chose que lorsqu’elle observait quelque chose avec ses yeux. La vision qu’elle avait était plus instinctive, presque émotionnelle et Pim ne savait vraiment comment se l’expliquer. Jeanne, de toute façon, ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
« Ne fais pas ça, Pim, » lui lança-t-elle et ses mains agrippèrent ses épaules. C’était comme une marque au fer blanc, un poids puissant contre sa chair et un frisson la parcourut, la tirant de son assoupissement.
« Pim ? » risqua une petite voix, au pied du lit. Netflix était éteint, Zahra était debout près de la porte, les yeux inquiets. « Tout va bien ?
– Non, » répondit-elle pour la première fois et sa peau était recouverte d’un voile poisseux de sueur. « Je viens de voir Jeanne. »
Lorsque Zahra, démunie, laissa retomber sa main de la poignée de la porte, Pim réalisa qu’elles n’avaient pas parlé entre elles de la mort de Jeanne. Ou, du moins, pas vraiment. Elles parlaient de Jeanne, bien sûr, elles spéculaient, parfois, mais elles n’avaient jamais parlé de la douleur de l’avoir perdue, comme si toute la peine était réservée à Lou et qu’elles devaient garder la leur, verrouillée dans un coin. Pim ne s’attendait pas à voir Zahra pleurer, pourtant. Elle ne s’attendait pas à des larmes, si sincères et si subites, et à Zahra qui venait s’asseoir sur son lit, son épaule collée à la sienne. Elle s’attendait à tout, mais pas à ça. Pim ne s’était jamais sentie très douée pour réconforter les gens, mais elle passa un bras autour des épaules de la jeune femme pour la serrer contre elle.
« Pardon. » Pim ne savait pas pourquoi elle s’excusait, mais ça lui semblait approprié. « Je voulais pas…
– Je sais. » Zahra séchait déjà ses larmes. « C’est juste que je pense à elle tout le temps et je… »
Zahra n’eut jamais le temps de finir la fin de sa phrase. La porte s’ouvrit d’un coup sec. Personne ne se tenait derrière. L’angoisse s’agrippa au ventre de Pim comme des griffes et elle serra plus fort son amie contre elle avant de fermer les yeux. Elle avait vu Jeanne, les yeux fermés, pourquoi pas autre chose ? Elle avait vu Jeanne sans le chercher, elle devait bien pouvoir faire quelque chose quand elle le voulait, non ?
Évidemment que non. Rien ne se passa lorsqu’elle ferma les yeux, si ce n’était une sensation de malaise décuplée. Elle sentit la couverture s’envoler, entendit les portes et fenêtres claquer et, le coeur battant, se rendit compte finalement qu’elle ne parvenait plus à rouvrir les paupières. Ce n’était pas qu’on lui maintenait de force les yeux fermés, mais elle était tétanisée par la peur et même Zahra qui se serrait contre elle ne parvenait pas à la rassurer suffisamment pour qu’elle réussisse à entrouvrir les paupières. C’était au mieux humiliant, au pire, dangereux et elle enfonça ses ongles dans sa cuisse pour se ressaisir.
Lorsqu’elle rouvrit finalement les yeux, la pièce était vide. Seul le drap, noué autour d’une poutre comme une corde de pendu, était témoin de ce qui s’était passé. À côté d’elle, Zahra hurla. Le bruit perça le silence comme une flèche et, subitement, le temps sembla à nouveau passer. Une cacophonie de bruit de pas rugie dans la pièce à côté et Lou, échevelée, passa en premier la porte de sa chambre pour les regarder, les yeux écarquillés et un palmier disgracieux au-dessus du crâne, loin de son image de fille parfaite :
« Mais ça va pas, vous deux ? »
La voix était aiguë, trop aiguë, et Pim savait instinctivement qu’elle avait eu peur. C’était une certitude. Ce n’était écrit nulle part sur ses traits, mais c’était évident. Ses mains étaient un peu trop blanches, ses lèvres un peu trop pincées, il y avait quelque chose de noué dans son attitude. Les yeux de Lou se tournèrent vers le drap qui pendait encore à la poutre. Subitement, son visage changea de couleur. C’est Anush, qui l’empêcha de tomber en arrière, deux mains stables sur les épaules de Lou et les sourcils froncés.
« On essaye de nous faire peur, » risqua Zahra, qui commençait tout juste à cesser de trembler.
« C’est réussi, » marmonna Lou, pour toute réponse. « J’ai peur. »
C’était une admission futile, mais Anush hocha de la tête, comme si la déclaration apportait un élément capital à la conversation. Lorsque Dalia se présenta dans l'entrebâillement de la porte, Anush ôta ses mains des épaules de Lou et se dirigea vers la poutre pour en défaire le drap.
« Je sais pas ce qui se passe, » commença-t-elle, concentrée sur le noeud. « Mais quoi qu’il en soit, tu dors pas là, Pim.
– Elle peut venir avec moi. »
Pim savait que ce n’était pas la voix de Dalia, mais c’était vers elle que ses yeux s’étaient tournés, presque instinctivement. Ce n’était pas étrange que Zahra propose de faire quelque chose avec elle, pas vraiment, mais ça bousculait l’ordre établi. Elles fonctionnaient par paire, généralement, Lou et Pim, Jeanne et Anush, Dalia et Zahra, quelque chose de bien rôdé, qui fonctionnait presque toujours, quelque chose que la mort de Jeanne avait ébranlé. Avant la mort de Jeanne, c’était dans la chambre de Lou qu’elle aurait dormi. Aujourd’hui, c’était avec Zahra qu’elle traînait son matelas sur le sol poussiéreux des combles pour l’installer à côté de son lit. Ce n’était pas pratique, loin de là, mais l’étroitesse de la pièce lui donnait presque l’impression d’être en sécurité. Lorsqu’elles furent installées, les trois autres les rejoignirent après avoir vérifié que personne ne se dissimulait à leur étage.
« Théorie ? » demanda Dalia avant de s’asseoir sur le matelas de Pim, les deux mains derrière elle pour se stabiliser.
« Jeanne ? » risqua Pim et les têtes se tournèrent vers elle. « Juste avant que ça arrive je l’ai vue…
– Vue ? Comment ça "vue" ? »
Le ton de Lou était agressif et Dalia s’interposa presque par habitude entre Pim et elle. Pim ne rata pas le regard que Dalia lui avait jeté. Heureusement, elle ne posa pas de questions. Pas tout de suite. Pas maintenant.
« Elle est juste apparue. Au moment où je m’endormais.
– Un rêve, alors ? »
Anush avait les sourcils froncés et les bras croisés. Ce n’était pas qu’elle ne la croyait pas, mais elle était inquiète, Pim supposait. Il y avait trop d’inconnus dans l’équation et la menace semblait beaucoup plus réelle que ce qu’elles avaient pensé jusque là. Beaucoup plus imminente, aussi.
« Pas un rêve. Elle m’a touchée. »
Pim, les mains tremblantes, tira sur l’encolure de son t-shirt. Sur ses épaules, deux traces rouges en forme de main restaient, souvenir terrifiant de sa rencontre avec Jeanne.
Le silence dans la pièce était pesant.
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Galatée
Mystery / ThrillerSur les bords de la Charente existe l'École des Carnes. Dans l'École des Carnes existe un secret, un secret lourd, un secret qui sent le sang de Jeanne qui imbibe les pavés de la cour. Entre les statues et les croquis, Pim, Dalia, Zahra, Anush et Lo...
