Chapitre 17 : Une vie de long-marcheur

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Swann et Alexandre partirent à l'aube, dès leur réveil, laissant le soin à Alice et Edward d'avertir leurs Pans des dangers qui les guettaient.

Ils chevauchèrent silencieusement toute la matinée. Swann avait décidé de partir en direction du Sud, pour tenter d'établir une carte des divers regroupements de Pans, et de faire parvenir partout les sinistres nouvelles de l'entrée en guerre. En chemin, ils demanderaient aux longs-marcheurs qu'ils croiseraient de répandre le message. Swann espérait également, en se dirigeant vers le Sud, en apprendre davantage sur leurs ennemis.

Ils étaient parés pour un long voyage. A la colonie-école, on leur avait fourni avant leur départ de nouveaux vêtements, une cape verte pour Alexandre qu'il n'avait pas refusée, au souvenir de l'orage la veille, de la nourriture et de l'eau, de quoi allumer un feu et une carte des Etats-Unis de l'Ancien-Monde sur laquelle Swann avait indiqué les emplacements de sa Colonie, de la Semîle et de la colonie d'Edward et Alice. Ils n'étaient pas parvenus à se procurer des sacs de couchages, mais avaient au moins mis la main sur des couvertures. Ils ne savaient pas combien de temps le voyage leur prendrait. Au cours de leur trajet, ils tenteraient de rallier la mer, car personne ne savait quels étaient les bouleversements qu'ils pourraient y trouver.

Ils cheminèrent donc sur Eru et le cheval d'Alexandre - qui n'avait pas de nom à la connaissance de Swann- toute la journée, en silence. L'un et l'autre ne savaient pas vraiment quoi se dire, n'étaient même pas vraiment sûrs d'avoir quelque chose à dire, alors ils se taisaient. Swann aurait aimé briser la glace sans pour autant savoir comment s'y prendre. Elle restait convaincue que tôt ou tard, le mystérieux adolescent finirait par se dévoiler. Elle aurait aimé savoir au moins ce à quoi il pensait, derrière ses yeux bleus impénétrables.

Lorsque le soir tomba, ils n'avaient rencontré personne, ni Cynik, ni long-marcheur, ni colonie. Au fond, cela faisait du bien à Swann. Elle aimait beaucoup les longues journées passées sur le dos d'Eru, elle aimait sa liberté, elle aimait sa vie de long-marcheuse, aussi éprouvante et dangereuse puisse-t-elle être.

A la nuit, ils bivouaquèrent au milieu d'une plaine, allumèrent un feu et mangèrent. Puis elle s'endormit tandis qu'Alexandre veillait un peu. Depuis qu'il l'accompagnait, il tenait toujours à rester vigilant, au cas où un danger les surprendrait dans leur sommeil. Swann, dans son inconscience d'adolescente, trouvait que c'était un excès de prudence, mais Alexandre refusait de les laisser trop longtemps sans protection. Cela se traduisait en journée par des cernes chaque jour plus imposants sous ses yeux, mais il ne se plaignait jamais de manque de sommeil. Il ne se plaignait jamais de rien. Swann faisait donc tous les efforts possibles pour en faire autant - heureusement, elle n'avait jamais été d'un naturel geignard. Alexandre était un vrai guerrier. Il était tellement évident qu'il était fait pour mener cette vie que Swann se demandait comment il avait pu s'adapter à l'ancienne. Mais elle ne savait pas, et à bien y réfléchir, elle ne parvenait pas à imaginer Alexandre en lycéen, rentrant après les cours pour retrouver ses proches et faire ses devoirs... Et puis, il avait déclaré avoir tué de nombreuses personnes. Peut-être ne voulait-il pas parler de cette vie-là mais de celle d'avant la Tempête... Cela paraissait improbable à Swann, mais en même temps chaque fois qu'elle y pensait elle trouvait cette idée plus plausible. Cela expliquerait ses capacités physiques hors-normes, notamment en termes de combat... Quel genre de vie avait-il bien pût mener qui ait mis tant d'orage dans ces beaux yeux bleus ?

Les jours suivants s'écoulèrent, semblables et indifférents, de longues marches sous l'ardent soleil de Juillet, entrecoupées de passages dans des forêts à la végétation étrange et fascinante. Swann ne manquait aucune occasion de sortir son carnet pour y croquer quelques fleurs énormes et improbables, et, inspirée par le laboratoire d'Axelle qui l'avait fortement marqué, elle entreprit de faire sécher des petites tiges ou bien des feuilles inconnues dans son carnet, le transformant en herbier. Son altération s'améliorait, elle avait soin de la développer chaque jour en se remémorant le plus de visages possibles des gens qu'elle avait côtoyés ou bien en recopiant de tête dans son carnet les plantes ou insectes qu'elle avait découverts deux jours plus tôt.

De son côté, Alexandre possédait une altération qui lui permettait de soigner rapidement la moindre blessure. Si la théorie selon laquelle une altération est définie en fonction des besoins de son propriétaire, cela pouvait constituer un nouvel indice quant au passé d'Alexandre. Pour le moment, elle gardait toutes ses interrogations dans sa tête, espérant découvrir bientôt la vérité. Dans l'immédiat il fallait se concentrer sur le plus important : la survie du peuple Pan.

***

Cela faisait longtemps qu'Alexandre n'avait pas ressenti cela. Le fait d'être heureux. Comme tout le monde, il ressentait parfois du plaisir ou de la satisfaction, mais d'une manière générale il n'avait jamais "aimé" sa vie. Ni détesté. Il la vivait, point. Avec plus ou moins (moins que plus d'ailleurs) d'enthousiasme selon les moments. Un peu comme s'il n'avait pas le choix. Enfin, ce n'était pas tout à fait exact. Il avait été heureux, vraiment, quand il y avait Clément et Victoire.

Comme il l'était maintenant, de nouveau. Il aimait cette nouvelle vie, il aimait cette liberté, et enfin il avait un but. Quand il regardait six mois plus tard, ce n'était plus le vide qui l'attendait, c'était une bataille qu'il faudrait mener contre les Cyniks. Perspective peu réjouissante, mais qu'Alexandre pour sa part préférait encore.

Et puis, il y avait Swann. Au début, il avait accepté sa proposition improbable sur un coup de tête, et il craignait que sa présence ne le contraigne, lui qui était plutôt solitaire. Il avait vite compris qu'il n'en serait rien : Swann était plutôt réservée, mais avait un esprit logique et pragmatique. Cependant, il ne parvenait pas à la cerner complétement : que voulait-elle, qu'est ce qui l'avait poussée à devenir long-marcheuse ? Quelle existence menait-elle avant la Tempête ? Cette jeune fille grande et pâle, assez commune, jolie pourtant, restait une source de questions pour lui. Il en revenait toujours à la même, qui était : pourquoi lui avait-elle demandé d'être à ses côtés ?

Elle-même ne semblait pas le savoir vraiment. C'était pourtant la seule et unique raison pour laquelle Alexandre s'était engagé dans cette aventure. Si demain Swann cessait d'être long-marcheuse, alors il n'aurait à nouveau plus aucun vrai but, il ne faisait au fond que la suivre. Pourtant, il ne parvenait pas à expliquer pourquoi, pour la première fois de sa vie il ne trouvait pas cela humiliant de se raccrocher à quelqu'un d'autre. Il ne savait pas d'où venait ce ressenti nouveau, qui lui semblait confus même s'il avait la certitude qu'il s'agissait de quelque chose d'important.

Peut-être était-ce parce que, lorsqu'à la nuit tombée tous deux éteignaient leur feu et s'allongeaient dans l'herbe côte à côte, lui fixait les yeux bleus émerveillés de Swann quand, elle, regardait les étoiles.

Autre Monde : L'appel des Longs-MarcheursDes histoires addictives. Découvrez maintenant