Je le savais. J'en étais sûre. Caem s'est endormi. J'ai dormi quelques heures, tout au plus, et déjà Asuia me réveille en imprégnant mes rêves de sa voix. Elle me parle, elle m'appelle. Je ne sais pas vraiment ce qu'elle me dit, jusqu'à ce qu'elle prononce son nom à lui. J'ouvre les yeux doucement, me souviens qu'il ne faut pas que je bouge d'un coup pour ne pas risquer de réveiller mon sauveur. Je sens les deux bras de Caem, serrés autour de moi, et il dort d'un sommeil agité, quoi que profond. Son visage est à la fois d'une douceur inouïe, et durement traversé par ce que je considère être de la terreur. Je pose une main sur sa joue et je sens qu'il s'apaise. Si cela pouvait vraiment suffire à l'aider, alors je jure que je passerais ma vie à lui tenir le visage.
Quand mes yeux dévient, je remarque que la lune a bougé dans le ciel. Beaucoup. Beaucoup trop, même. Je devine qu'il n'a pas voulu m'empêcher de dormir, malgré mon insistance. Je lui en veux autant que je lui en suis reconnaissante. J'estime avoir bien assez dormi depuis qu'ils m'ont ramassée sur cette plage. Mais je ne peux ignorer la fatigue qui s'empare de moi à longueur de journées. Il pensait à moi, je le sais.
Mais il exagère !
- Il te protège.
Soit. Mais je n'y tiens pas si cela remet en question sa santé. Lui aussi a besoin de sommeil et...
- Compte dessus ! plaisante Asuia.
J'en viens à penser qu'il est déstabilisant qu'elle connaisse chaque détail de mon conscient comme de mon inconscient. Mais après tout, si Caem le supporte tous les jours avec Inos, je peux en faire autant. Et puis, Asuia respecte mon jardin secret : elle s'est abstenue de commenter chacune de mes pensées. De toute façon, elle non-plus ne peut rien me cacher. Je ne cherche pas à déchiffrer tout ce à quoi elle aspire, mais je sens au fond de moi que la cloison est mince entre son âme et la mienne.
Je me sors de l'étreinte de Caem sans faire de bruit et vais m'asseoir un peu plus loin. Un endroit où j'ai suffisamment de place pour déplier mon arme et la contempler à nouveau. Je l'observe à la lueur du feu, que je viens d'alimenter d'une bûche supplémentaire. Les braises, qui déclinaient, l'embrasent rapidement. Le bois est sec, ici. L'air de la mer, sans doute.
Je me redresse, tend mon bras et écoute les conseils silencieux d'Asuia. Elle guide ma main avec précision, m'indique tout ce que je dois savoir. Elle emploi des mots passionnés et passionnants pour décrire la trajectoire de ces doubles lames aux lignes parfaites. Elles brillent à la lueur de la Lune et des flammes et réfléchissent en moi un sentiment de force inépuisable. Je fais tourner le manche autour de mes mains, difficilement. Je n'y parviens pas bien, et, plusieurs fois, je la fais tomber et dois la reprendre. J'évite de justesse de me blesser moi-même, mais je persévère. Je me nourris des conseils de l'âme qui est reliée à cet étrange objet. Mon geste est hésitant, mais je prends de l'aplomb. Désormais, l'arme tourne et tournoie sans ralentir sa course.
En l'observant faire des vrilles, je songe que sa forme ressemble terriblement aux palles du ventilateur de la tour Sud, et y trouve là un clin d'œil à ma convalescence. Je comprends alors que Caem a le soucis du détail. Ce même soucis du détail, presque insignifiant, qui l'a poussé à trouver une pierre de la couleur de mes yeux pour créer mon anneau. Ce soucis du détail qui l'a conduit à graver des motifs de vagues, impétueuses, sur mes lames. Comme si j'étais née de la plage. Mais il a raison. Je suis née de la plage et je me battrais contre toutes les vagues qui voudront me submerger, m'ensevelir sous le sable. Encore.
Lorsque j'estime avoir suffisamment violenté mes muscles avec ces exercices, je me réinstalle sur le sol, près du feu. Asuia et moi passons un long moment à discuter, silencieusement, alors que mes yeux passent de Caem à mon arme et de mon arme à Caem, inlassablement. Obstinément. Ce jeune homme si mystérieux qui tient assis contre son arbre, je ne sais comment.
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Inconnue 57
Fantasy57 a tout oublié lorsqu'elle est trouvée sur une plage par de parfaits étrangers à la vie mouvementée. Elle n'a pas de prénom, ne sait pas d'où elle vient et ne sait absolument pas où elle va. Tout ce qu'il lui reste de son passé ? Un étrange tatoua...
