Chapitre 7

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Aller nager en pleine nuit était devenu une habitude. Il n'enlevait même plus son maillot, et si une envie soudaine de maquereau au petit déjeuner lui était venu, il ne s'en serait sans doute pas préoccupé.

Pour calmer son esprit en surchauffe constante, Rin se laissait étreindre par l'eau chlorée, et ses caresses sans fin apaisaient ses craintes pour ne laisser qu'un vide profond.

Il semblait à Rin qu'il sombrait petit à petit dans un tourbillon d'émotions sans fin, et sa longue descente était si douloureuse qu'il avait parfois l'impression que son cœur allait déborder de ce curieux mélange d'espoir, de peine et de regrets.

La lumière bleutée de la piscine calma son rythme cardiaque à l'instant même où il entra dans le bâtiment, et puis le clapotis de l'eau glissant sur un autre corps que le sien lui parvint, et son pouls repartit aussitôt au triple galop.

« Bien sûr. Ça aurait été trop simple. »

Il était là. Il était toujours là. Indélébile. Dans les pensées de Rin, dans la mémoire de son téléphone, sur la photo qu'il gardait précieusement dans son long manteau gris. Dans chaque pétale de fleur, dans chaque goutte d'eau, dans chaque grain de sable, Haru était là, hantant Rin sans remords.

Il y avait longtemps que ce dernier ne l'avait pas vu nager. Et face à ce corps coupé au couteau qui fendait l'eau avec facilité, il aurait pu affirmer au moins deux choses.

Il ne gagnerait pas cette compétition.

Et il n'était pas le plus hanté d'eux deux.

La nage d'Haru avait toujours été l'expression même de son état. Et ce soir-là, dans la lumière acide du soir, sa nage était torturée. Langoureuse, certes, et, dans la pénombre ambiante, Rin ne pouvait qu'admirer la douceur avec laquelle il créait d'immenses ronds dans l'eau, mais il y avait dans cette lenteur amoureuse quelque chose de profondément dérangeant. Peut-être était-ce la respiration dure et saccadée du garçon qui résonnait, démultipliée, sur les parois en verre, ou les muscles noueux qui tressautaient dans son dos, autour de sa colonne saillante ? Rin l'ignorait.

Mais il savait une chose. Il ne pouvait rester ici, et risquer qu'il ne le voie. Rin fuyait. C'était une habitude chez lui. Fuir la piscine. Fuir Haru. Fuir toutes ces pensées qui l'obsédaient jusqu'à l'empêcher de dormir. Fuir le noir, la peur, les regards dérangeants, les poignées de main, les larmes, la haine. Rin ne faisait que courir. Encore et toujours. Et parfois, Rin rêvait d'avoir le courage nécessaire pour faire face à tous ses démons.

Mais, pauvre créature tremblante, il ne pouvait que courir, encore et encore, jusqu'à l'épuisement, jusqu'à s'en déchirer les poumons et s'en arracher le souffle. Et même alors, il refusait d'admettre son essoufflement, et il se contentait de tourner le dos à toutes ces choses qui le tourmentaient sans relâche.

Alors, il fit la seule chose qui lui paraissait censée.

Il tourna les talons, le bruit humide de ses pieds nus troublant un instant le silence avant que le calme ne revînt, seulement caressé par le doux clapotis de deux paumes heurtant la surface de l'eau.

Ce soir-là, dans son lit, Rin fuyait encore, les yeux résolument clos, le souffle tellement régulier qu'il en paraissait faux.

Mais il aurait tout donné plutôt que d'admettre, enfin, qu'il était resté émotionnellement attaché à quelqu'un qu'il avait détruit. La photo de sa première victoire en tant que coéquipier de cette personne qui reposait encore dans sa poche de veste ne plaidait pas sa cause.

Dans une chambre, à l'autre bout du complexe, deux yeux azur fixaient un mur qu'ils ne voyaient pas, et un esprit aussi clair que du verre repassait en boucle les souvenirs passés d'une époque meilleure.

Under the WaterOù les histoires vivent. Découvrez maintenant