CAMILA — PRÉSENT
L'air du bar était saturé d'une odeur de tabac froid et de désinfectant bon marché. Je jetais un regard distrait, presque dégoûté, à l'homme affalé sur le canapé miteux. Son expression morose ne changea pas d'un iota lorsqu'il commença à s'enrouler un garrot autour du bras, exposant ses veines avec une précision chirurgicale qui me fit froid dans le dos. D'un geste lent, presque cérémonieux, il enfonça l'aiguille pour injecter un liquide clair. Lorsqu'il releva le visage vers nous, un sourire béat et artificiel étira ses lèvres.
Je détournai les yeux, le cœur serré par une pointe d'agacement mêlée d'envie.
— Si seulement je pouvais avoir la même chose... murmurai-je pour moi-même, un rire sans joie mourant dans ma gorge. Au moins, je ne sentirais plus cette putain de morsure dans mon ventre.
— Très drôle, trancha Isaac.
Sa voix était sèche, dénuée de toute trace de l'urgence de l'autre soir. Il jeta un regard noir à l'homme derrière le bar, ses doigts tambourinant nerveusement sur le bois du comptoir.
— Ha ha. Tu as perdu ton sens de l'humour en me recousant, ou c'est de naissance ? répliquai-je en mimant un rire forcé qui me tira une grimace.
— On devrait peut-être demander à James ce qu'il en pense, ajouta-t-il, son ton dégoulinant d'une ironie venimeuse. Je suis sûr que ton père adore les toxicomanes et les filles qui se plaignent pour un rien.
Je le toisai, le regard chargé d'un mépris brûlant. Mentionner mon père était sa botte secrète, celle qu'il sortait dès qu'il voulait me remettre à ma place de « petite chose ». Il soutint mon défi sans ciller, ses yeux sombres sondant les miens avec une arrogance glaciale. La tension était telle qu'on aurait pu la couper au couteau, mais la porte du fond s'ouvrit brusquement sur un couloir sombre.
Un soupir m'échappa alors que je pressais machinalement ma main sur mon bandage. La douleur sourde était revenue, lancinante, à chaque pas que je faisais.
— Redis-moi ce que tu sais sur lui, ordonna Isaac alors que nous nous engagions dans l'obscurité du couloir. Sa voix s'était faite basse, professionnelle.
— Qui ça ? Éric Woods ? Demandai-je en essayant de caler mon pas sur le sien malgré ma jambe qui flanchait.
— Oui. Concentre-toi, Camila.
— Eh bien, d'après les rapports que j'ai pu consulter, il pèse des millions et possède un doctorat en biochimie moléculaire. Un génie, en gros. Il y a cinq ans, il a disparu des radars juste après avoir inondé le marché avec ses « pilules du bonheur ». Un vrai conte de fées qui a mal tourné.
— Et pourquoi disparaître si tout fonctionnait ? s'enquit-il, ses yeux scrutant les recoins du couloir.
— Certains murmurent qu'il a utilisé sa fortune pour une vendetta personnelle. Contre toi, contre mon père... on sait comment ça finit. La première victime du Nettoyeur, c'était Hélène Woods, sa fiancée, ajoutai-je.
Une décharge de douleur plus vive me fit stopper net. Ma main s'enfonça dans mon ventre.
— Bordel...
Isaac se tourna vers moi, s'arrêtant à son tour. Son visage était une feuille blanche, indéchiffrable.
— Tout va bien ?
— Non, Isaac. Tu ne vois pas que je souffre ? Tu aurais dû me laisser dans la chambre au lieu de m'exhiber ici comme ton trophée blessé. Je ne suis d'aucune utilité dans cet état.
Un léger sourire en coin, presque imperceptible, apparut sur ses lèvres. Un sourire qui n'avait rien de gentil.
— Pour que tu en profites pour t'enfuir par la fenêtre dès que j'aurais le dos tourné ? Je commence à bien te connaître, Camila. Ta douleur est ton meilleur garde-fou.
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Secrets That Bind Us
RomanceCamila Harley pensait pouvoir tout laisser derrière elle. Après avoir commis l'irréparable, elle a disparu sans un mot, espérant échapper à un passé trop lourd à porter. Pendant six mois, elle a vécu dans l'ombre, reconstruisant une vie loin de son...
