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S'il y avait une situation dans laquelle je ne pensais pas me retrouver, c'était bien être figé dans le salon de ma grand-mère, face à mes deux parents.

Posée sur son canapé face à la télévision, ma grand-mère semblait bien gênée, presque autant que moi, tandis que mes parents me toisaient de haut en bas, l'air suffisant comme ils savaient si bien faire.

- Qu'est-ce qu'ils font là ? J'avais demandé à ma grand-mère sans détourner le regard.

- Felix. Un peu de respect, souffla mon père.

- De respect ? Tu te fous de moi ?

Ma mère leva les yeux au ciel tandis que mon père souffla bien fort, comme il savait faire. Qu'est-ce qu'ils pouvaient m'agacer.

- On a appris pour le fils des voisins. C'est très triste, soupira ma mère.

- C'est pour ça que vous êtes là ? Même pas pour votre fils ?

- Felix- commença mon père.

- Non ! Non, pas Felix, arrêtez ! C'est bon.

La seconde suivante, j'étais allée m'enfermer dans ma chambre, les mains tremblantes de frustration.

Ils étaient insupportables. Je les détestais. Ma grand-mère avait beau me répéter que la famille devait rester soudée, que c'était le rôle d'une famille, de se serrer les coudes, mais où étaient-ils quand je me laissais crever petit à petit, où étaient-ils quand je me faisais cracher dessus dans les couloirs de l'école. Nul part, en tout cas pas derrière moi pour me soutenir.

J'avais besoin de Changbin, de lui parler, être dans ses bras. Lui seul savait me calmer, éteindre mes peurs.

- Pourquoi t'es plus là... J'avais doucement murmuré en regardant par la fenêtre.

Il faisait beau aujourd'hui. Assez chaud pour aller m'assoir un moment sur la plage et respirer.

Mes moments favoris avec Changbin étaient lorsque nous nous posions pour discuter, parler de nos craintes, nos rêves, tous ce qui nous passaient par la tête. On était bien, on était beaux.

J'étais heureux à ses côtés, et maintenant qu'il était parti, le bonheur l'avait suivi. En revanche, mes parents eux étaient revenus et ça c'était pire que la fin du monde. J'avais pas quitté le pays, fuis à des milliers de kilomètres, pour les retrouver face à moi un mardi après midi.

J'étais assis depuis une dizaine de minutes lorsque j'entendis une petite voix fluette crier au loin.

Junghyeong était apparu devant moi, tout sourire, prêt à sauter dans l'eau avec son petit maillot de bain bleu marine. Je m'étais efforcé de lui rendre son sourire quand sa maman était apparue derrière moi et lui avait pris les bras pour lui enfiler de force ses brassards.

- Ne nage pas trop loin, d'accord ? Tu restes là où tu peux marcher.

Il avait juste crié « oui, promis, maman ! » puis avait foncé vers l'eau, sous le regard fatigué de sa mère qui s'était assise à mes côtés.

- Il m'épuise cet enfant, avait-elle plaisanté.

- C'est une pile électrique oui.

- J'envie son innocence, m'avoua-t-elle dans un long soupire.

Je l'enviais aussi. Il était tout content de sauter dans l'eau et de s'amuser avec le sable, comme si le monde était simple et joyeux.

- Comment tu te sens ? reprit-elle.

J'avais haussé les épaules avant de déglutir.

- J'en sais rien. J'ai besoin de Changbin, d'entendre ses conseils...

- Par rapport à quoi ?

- Mes parents sont venus d'Australie.

- Et ce n'est pas une bonne chose ?

- Pas vraiment. Le fils gay, c'était pas vraiment leur truc, je pouffais sans grande joie.

Elle avait souri puis avait posé sa main sur mon épaule en signe de soutien.

- Honnêtement, si Changbin n'avait pas été malade je ne pense pas que mes parents auraient aussi bien réagi. Ils sont gentils mais bon... C'est la mentalité du pays.

- Il faut être en phase terminale pour être accepté ?

- Je ne dis pas ça...

- Je suis fatigué de devoir me justifier, d'être mal vu et une pariât simplement parce que j'aimais ton frère.

- Je comprends, et je ne veux pas te mentir. Ça ne sera jamais accepté, en tout cas pas ici.

- Je ne sais pas quoi faire.

- Tu es jeune Lix. Tu as encore toute la vie devant toi et-

- Et quoi ? Je devrais accepter et me soumettre ? Épouser une femme, lui faire un gosse, juste pour qu'on m'accepte ? Et encore, les gens trouveront encore quelque chose à critiquer. Je ne veux pas de cette vie, Dongsun.

- Ne dis pas ça Felix. Si Changbin m'a appris quelque chose, c'est que la vie est trop courte pour se soucier des autres.

J'avais levé les épaules tandis que je regardais son petit Junghyeong s'amuser à quelques pas de nous, en train de faire un château de sable.

- Je vais partir, Dongsun.

- Quoi ?

- Ouais, j'en ai besoin. J'étouffe ici, sans Changbin j'ai l'impression que je vais mourir si je reste ici.

- Pourtant tu semblais être bien avant qu'il n'arrive.

- Oui, avant qu'il n'arrive. Mais il est venu et maintenant j'ai envie de le suivre.

- Ne dis pas ça... 

- Si, parce que c'est ce que je pense. J'ai passé toute ma vie déprimé, à attendre la mort. Ton frère m'a fait comprendre que je pouvais être heureux. Même s'il n'est plus là, je veux retrouver ça. 

Elle avait dégluti en baissant la tête avant d'acquiescer. 

- Très bien.. N'oublie de venir nous dire au revoir avant. 

- Bien sûr, je lui avais souri avant de me lever. Je vais aller m'allonger un peu, je suis claqué. Bon courage avec Junghyeon

- Merci, elle pouffa. 

Elle avait regardé son fils s'amuser avec le sable avec un petit sourire triste. Elle semblait triste, mais moins que ce que j'aurais pu imaginer. Peut-être avait-elle eu le temps de comprendre et accepter le destin de son petit frère chéri. Je l'enviais. Je l'enviais elle et son fils, ils iront vite mieux. 

En rentrant chez ma grand-mère, je m'étais immédiatement précipité vers ma chambre pour aller m'allonger dans mon lit. Je n'avais aucune envie de parler à mes parents, de les entendre essayer de renouer un quelconque lien qui n'existait plus depuis des années. Mes parents n'étaient plus que des géniteurs qui m'avaient pourri la vie, rien d'autre. Maintenant, j'étais seul, et déterminé à m'en sortir. Pour Changbin. Pour son souvenir. Pour nous. 

REGARDE MOI. changlixWhere stories live. Discover now