Chapitre 2 : Carlos

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— Je persiste à penser qu'il s'agit là de la pire des idées, grommela Carlos Sainz.

Cela ne l'empêchait pas de continuer à suivre ses amis le long des rues illuminées de Strasbourg. La nuit était tombée depuis longtemps et la ville surchargée de guirlandes lumineuses resplendissait de mille feux. En cette veille de Noël, l'ambiance était festive et de nombreuses personnes flânaient le long des boutiques, les bras chargés de paquets.

Son ami Charles se tourna vers lui et lui adressa un sourire moqueur.

— Depuis quand as-tu peur des Norris ?

Carlos se renfrogna.

— Je ne les crains pas. Je trouve simplement idiot de nous introduire dans leur repaire.

Pierre, la personne la plus raisonnable de leur groupe, hocha la tête en signe d'assentiment.

Charles leva les yeux au ciel.

— Vous n'êtes qu'une bande de poules mouillées ! N'avez-vous pas envie de savoir à quoi ressemble l'intérieur du manoir de nos ennemis ?

Carlos haussa les épaules.

— Ce n'est pas compliqué à deviner. Leur mobilier doit être aussi snob et prétentieux qu'eux.

Charles, Pierre et Max ricanèrent. Ils appartenaient tous les trois à la meute Sainz dont le père de Carlos était le chef. Les Sainz et les Norris étaient les deux meutes les plus importantes de la région et se disputaient le contrôle de la ville. Les deux familles étaient ennemies depuis la nuit des temps et leurs membres ne se fréquentaient occasionnellement que pour se battre.

— Comment allons-nous seulement entrer dans le manoir ? demanda Pierre. Nous n'avons pas de carton d'invitation.

— Inutile, assura Charles avec décontraction. Il paraît qu'ils ont invité des centaines de gens. Je ne pense pas que la surveillance sera très étroite.

— Quelle est la raison de cette fête ? s'enquit Carlos en se frottant les mains pour les réchauffer.

Il faisait froid en cette soirée de décembre et il regrettait d'avoir oublié ses gants.

— Le chef Norris va fiancer son fiston chéri, je crois, répondit Max qui suivait régulièrement la presse people.

Carlos ne ressentit qu'un vague intérêt à cette nouvelle. Il ne s'était jamais préoccupé du fils du chef de meute adverse. Il s'appelait quelque chose comme Loris , Louis ou Lando. Ce dernier n'était qu'un oméga et ne pourrait jamais revendiquer le droit de prendre la succession de son père. Il n'était pas étonnant que les Norris cherchent à le marier le plus vite possible pour tisser une quelconque alliance. Au fond, Carlos ressentait plutôt de la pitié pour ce garçon qui, s'il se souvenait bien, était légèrement plus jeune que lui d'un an ou deux. Pour sa part, il ne se sentait pas du tout prêt à épouser qui que ce soit avant un certain temps. Et surtout pas Samantha, sa copine du moment, qui commençait à l'agacer sérieusement.

Comme un fait exprès, son portable vibra au moment-même où cette pensée traversait son cerveau.

Où es-tu ? demandait Samantha.

Carlos rangea son téléphone au fond de sa poche en fronçant les sourcils. Sa petite amie lui laissait de moins en moins d'espace pour respirer. Il avait bien le droit de passer une soirée ou deux avec ses amis sans avoir à rendre de comptes ! Ils n'étaient tout de même pas mariés ! Certes, Samantha était bonne au lit, mais elle ne partageait aucune autre passion avec lui et il s'ennuyait souvent lorsqu'il était en sa compagnie. La vague affection qui les reliait ne se transformerait jamais en amour sincère.

La demeure Norris était une immense bâtisse dans la pierre rose traditionnelle des Vosges. Elle s'élevait sur trois longs étages et comportait dans ses angles des petites tourelles décoratives qui lui donnaient un vague air de château médiéval. Toutes les lumières étaient grandes allumées et des éclats de voix en sortaient.

Deux bêtas frissonnaient de froid devant la porte d'entrée. Ils étaient apparemment chargés de la surveillance.

Charles s'avança le premier avec assurance et salua les deux gardes d'un joyeux signe de main.

— Je ne serais pas mécontent d'être à l'intérieur, s'exclama-t-il. Une belle fête en perspective, pas vrai ?

— Vous avez de la chance, soupira l'un des deux bêtas en s'effaçant pour laisser entrer les quatre jeunes gens.

Carlos pénétra le dernier dans l'entrée, un peu surpris de la facilité qu'ils rencontraient. Il faisait bien chaud et il laissa son manteau au majordome qui tenait le vestiaire. A la demande de Charles, il s'était vêtu d'un costume d'une bonne facture pour pouvoir passer inaperçu.

Comme il l'avait pensé, le mobilier et la décoration suintaient la richesse et le mauvais goût. Des dorures anarchiques étaient plaquées contre les murs surchargés de tableaux de toutes époques. Une odeur délicieuse se diffusait cependant dans l'air et Carlos la huma discrètement. Cela sentait le sapin et le pain d'épices mêlé à une délicate touche de fleurs sauvages. Ses sens de loup lui soufflait que senteur provenait d'une personne et il tourna la tête dans tous les côtés pour essayer de trouver de qui il s'agissait.

Il sursauta lorsque Charles lui donna un coup de coude.

— Profitons-en pour bouffer gratis aux frais des Norris, chuchota ce dernier d'un air réjouis.

Il mit aussitôt ses paroles à exécution en se jetant sur le buffet, imité par Max et Pierre. Quelques convives leur jetèrent un regard indigné. Personne d'autre n'avait encore osé toucher à la nourriture.

Carlos préféra rester sur le côté. Il espéra que personne ne le reconnaîtrait. Il était venu sans arme et espérait ne déclencher aucune bagarre. Ses parents le tueraient s'ils savaient où il se trouvait. Pénétrer au cœur de cette meute ennemie constituait une magistrale provocation.

Le jeune alpha promena un regard critique tout autour de lui. Les invités étaient rassemblés dans une immense entrée sur laquelle débouchait un monumental escalier à double révolution. Un homme en smoking se tenait à l'écart et paraissait s'ennuyer ferme. Il tenait du bout des doigts une petite boîte rouge qui devait contenir une bague.

"Il doit s'agir du prétendant à qui le chef Norris veut accorder la main de son fils", devina Carlos avec indifférence.

Le futur fiancé devait avoir atteint ses trente ans mais avait l'expression d'une personne plus vieille et simple d'esprit. Vivre à ses côtés ne devait pas être amusant tous les jours.

"Et alors ?" se dit Carlos "Tant pis pour le fils Norris. Son destin ne me concerne pas".

Un nouveau sentiment de pitié l'avait saisi et il s'empressa de prendre un verre de champagne que lui tendait un serviteur pour penser à autre chose. Il le descendit d'un seul coup, savourant le picotement des bulles qui éclataient sur sa langue.

La demeure avoisinait la cathédrale et les sons de ses cloches s'engouffrèrent par les fenêtres. La petite foule s'agita et Carlos comprit qu'il était l'heure pour l'oméga de faire son entrée majestueuse, telle une vraie princesse de contes de fées.

Carlos se détourna de l'escalier. Il n'était pas venu ici pour admirer le petit oméga des Norris. Il allait profiter de l'inattention générale pour se balader un peu. Les mains dans les poches, il s'éloigna discrètement en direction d'une enfilade de pièces qui continuaient sur le rez-de-chaussée. 

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Toi et Moi / Carlando (fr)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant