Chapitre IX

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     J'avais passé une vie entière à me cacher et à craindre tous ceux qui faisaient montre de la moindre trace d'amabilité à mon égard. Pendant de bien trop nombreuses années, je n'avais dormi que sur une oreille, et uniquement dans certaines configurations bien précises : quand la porte était fermée à clef, que j'avais un autre accès à l'extérieur et que mon sac à dos était prêt à être empoigné pour filer en quatrième vitesse. Jamais je n'avais dormi dans d'autres circonstances. Mais bien sûr, tout cela avait changé lorsque j'avais rejoint l'équipage de Luffy. Ou plutôt lorsque nous étions revenus d'Enies Lobby. Après ces évènements, j'avais enfin pu m'abandonner au premier sommeil réparateur depuis mes huit ans. Et aujourd'hui, je ne pouvais plus dormir que sur le navire, là où je me savais entourée de mes plus fidèles compagnons, des gens qui donneraient leurs vies pour la mienne.

     Pourtant, ce fût dans un bain bel et bien construit sur la terre ferme, loin des flots, que je me réveillai en sursaut, dans des bras forts qui me rattrapèrent avant que je ne glisse au fond de l'eau tiède.

     Je m'écartai presque d'un bond de mon compagnon, notant distraitement qu'il faisait nuit noire dehors et que de l'eau brûlante coulait du robinet pour venir réchauffer l'eau déjà présente dans le bain. Depuis combien de temps est-ce que je dormais?

- Ça va? Demanda Zoro.

     Je portai mon regard sur lui et ses sourcils haussés d'étonnement.

     J'étais tout aussi étonnée que lui.

- Je dormais, annonçais-je.

- Je pense m'en être rendu compte.

- Je dormais, répétais-je dans un souffle.

- Il me semblait que cette discussion était close.

- Tu ne te rends pas compte.

- Non, je ne crois pas, en effet.

     Sa perplexité grimpa en flèche quand je me tâtai les joues pour voir si j'avais de la fièvre et si je ne m'étais pas simplement évanouie dans ses bras. Mais j'étais en parfaite santé. J'aurais presque préféré être souffrante, j'aurais ainsi pu expliquer la situation. Car je ne comprenais vraiment pas. Vingt-deux longues années à ne jamais vraiment dormir, et voilà que je me laissai aller dans un endroit inconnu, nue comme un vers et avec un seul de mes compagnons comme rempart contre d'éventuels agresseurs? Zoro était puissant, certes, mais ça ne voulait pas dire que les agents de gouvernement ne l'étaient pas plus.

- Tu me fais peur, dit-il enfin.

- Zoro, je suis incapable de dormir ailleurs que sur le bateau.

     Il se tapota les pectoraux dans un sourire :

- Faut croire qu'ils sont super confortables, ces deux-là.

     En d'autres circonstances, j'aurais ri aux éclats de le voir si enfantin et joueur, mais l'heure n'était pas aux plaisanteries. J'étais sous le choc.

- Même chez les Révolutionnaires, je devais verrouiller ma chambre. Au début, je n'ai pas fermé l'œil pendant des jours, je...

- Quoi? Me coupa-t-il. Pourquoi?

     On échangea un regard lourd de sens et il comprit. Je n'avais pas besoin de lui reparler de mon enfance et de mes fuites incessantes, il savait. Et dès qu'il eut parfaitement prit la mesure de ce que mon endormissement signifiait, il sourit à pleines dents.

- Tu veux essayer de te rendormir? Demanda-t-il en me tendant la main.

- Mais, on est venus pour tout autre chose.

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