Chapitre XI

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     On revint vers le bateau dans un silence apaisant. Nous n'avions pas beaucoup parlé pendant le petit déjeuner non plus, mais nous ne nous étions pas quittés des yeux, et j'avais senti toute son affection. Ainsi que tout son désir. Ce que nous avions partagé, dans les bains, n'avait pas été suffisant pour lui. Ni pour moi.

     Lorsqu'on quitta les pavés de la ville pour rejoindre le chemin de sable menant à la plage sur laquelle nous avions accosté, il ralentit le pas avant de prendre la parole d'une voix hésitante :

- Veux-tu garder tout cela secret?

     Je ne l'avais jamais entendu aussi peu sûr de lui. C'était grisant. Mais je retins le sourire béat qui me vint dans la seconde, en réponse à sa gêne évidente.

- Qu'est-ce qu'on pourrait bien dire aux autres, de toute façon?

- Eh bien, qu'on est ensemble... enfin, si on est bien ensemble?

     Je me figeai net dans mon élan, menaçant de peu de trébucher sur un obstacle invisible. J'avais le cœur au bord de l'implosion et le cerveau en marche arrêt. Je n'arrivais pas à réfléchir plus loin que ce qu'il venait de dire, de me demander. Nous, ensemble? C'était absurde. Une blague, à n'en pas douter. Pourtant, quand je fis volte-face, je constatai qu'il était on ne peut plus sérieux et que son regard d'acier était fixé sur moi avec une détermination qui me serra le cœur.

     J'étais dans l'incapacité de parler, de lui répondre.

     Devant mon mutisme, il reprit :

- Pardon, j'aurais dû te demander ça autrement. Je réfléchis à la manière de faire depuis hier soir. Je ne suis pas très doué pour parler, comme tu le sais. Bref, je m'égare.

     Il marqua une courte pause pendant laquelle j'entendis mon propre cœur battre dans mes oreilles, puis il enchaîna :

- Est-ce que tu veux bien être avec moi?

- Non, lâchais-je abruptement.

     Son regard s'agrandit de surprise et je secouai la tête, tâchant de me reprendre en main. Le choc de sa question passé, je pris un instant pour y réfléchir. Mais ma réponse ne pouvait pas changer. Jamais. Nous étions des camarades, une famille, nous avions juré allégeance à un capitaine commun, et nous ne pouvions pas nous égarer ainsi. Certes, j'éprouvais des sentiments à son égard, je le reconnaissait sans problème. Des sentiments forts. Mais ce n'était pas de l'amour. Et je refusait d'être avec quelqu'un que je n'aimais pas, tout simplement parce que ma seule présence à ses côtés le mettrait à jamais en danger. M'avoir dans l'équipage était déjà un fardeau à bien des égards et, bien qu'ils aient tous accepté de l'endosser, je ne voulais pas l'aggraver. Et être en couple avec Zoro signifiait lui dessiner une cible géante sur le dos, une encore plus grande que celle qu'il avait déjà, en fait. Et puis... j'aimais son corps, rien de plus. Pas comme ça, en tout cas. Ce n'était pas de l'amour. Pas l'amour que je lisais dans les livres et qui faisait vibrer mon corps tout entier. Je rêvais d'un amour unique, pas d'un amour qui commencerait par une partie de jambes en l'air au détour d'un couloir. Je voulais un partenaire, un confident, pas un ami avec un corps d'Apollon.

- Non, non, je ne peux pas. Je suis désolée.

     Son souffle semblait lui manquer tandis qu'il me regardait avec incompréhension, comme si je venais de lui parler dans une autre langue.

- Mais, je croyais... Et ce que nous avons partagé, dans cette chambre?

- Nous sommes compatibles sexuellement, arguais-je. C'est tout.

- C'est tout? Demanda-t-il.

- C'est tout, confirmais-je.

     Un ange passa tandis que le silence s'installait entre nous. Je voyais clairement la guerre qui éclatait dans sa tête alors qu'il cherchait un sens à mes paroles, à tout ce que j'avais fait et dit en sa présence ces derniers jours. Mais il ne semblait pas trouver de réponse adéquate. Et je me sentais stupide sous son regard alors que je me remémorai nos discussions et les baisers que nous avions partagés. Bien sûr que tout cela était la preuve que nous étions plus que deux personnes sexuellement compatibles, c'était une évidence. Mais cela ne voulait pas non plus dire que nous nous aimions et que nous devions entamer une relation plus sérieuse. Dans une autre vie, je lui aurais sûrement dit oui. Mille fois oui, d'ailleurs. Peut-être que de l'amour aurait pu naître entre nous. Mais pas ici, pas maintenant. Et puis, j'étais à peu près certaine qu'il ne m'aimait pas non plus. Il voyait en moi une bonne amie avec qui il pouvait parler à cœur ouvert et qui était prête à réaliser ses fantasmes sexuels. C'était tout. Il n'était pas amoureux de moi. Et je ne l'en blâmais pas. J'étais plus âgée que lui et je n'étais pas ce qu'on pouvait appeler un bout-en-train.

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