Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis mon escapade nocturne avec Slim. Le moment où il m'a raccompagnée silencieusement chez moi était la dernière fois que je l'avais vu. Depuis aucune nouvelle de lui. J'avais souvent envisagé de retourner au magasin pour avoir l'occasion de le revoir. Mais je m'étais ravisée à chaque fois. J'ignorais pour quelles raisons mais j'avais très envie de le revoir. Je crois qu'il m'intriguait. Beaucoup. Je me sentais apaisée avec lui, loin des agitations que causaient mes doutes constants et mes nuits désormais incomplètes. Effectivement, mon cauchemar revenait toutes les fois où Morphée venait me cueillir. Il prenait de plus en plus de place, m'étouffait, me faisait suffoquer, me comprimait les poumons avec une cruauté certaine. Ces images oniriques me rongeaient de l'intérieur, comme une tasse remplie d'un acide corrosif que j'aurais bu involontairement.
Je ne dormais plus. Je ne voulais plus dormir. Ça me terrifiait. C'était devenu une vraie épreuve, un véritable calvaire, pour moi que de se plonger dans les profondeurs du sommeil. Par conséquent, la fatigue m'engourdissait toute entière et s'emparait avidement de mes muscles, de mes nerfs, de mes forces. Je ne m'étais jamais sentie aussi épuisée. Ma mère se faisait clairement du souci pour moi, mais je l'avais laissée seule avec son incompréhension. Je n'avais pas la force ni l'envie de me lancer dans de longues et vaines explications.
Je ne souhaitais plus qu'une unique chose : savoir qui était mon père et connaître les raisons pour lesquelles il nous avait abandonnées toutes les deux, ma mère et moi. J'ignorais réellement pourquoi soudainement mon père envahissait mes pensées. Je me rendais enfin compte, je crois, que toute cette histoire faisait de moi un être identitairement incomplet. Qui étais-je ? Pourquoi ma mère ne me révélait-elle pas la vérité sur ma naissance ? Pourquoi tant de mystères ? Que s'était-il donc passé de si terrible, de si grave ou de si humiliant pour que le silence soit préférable aux révélations ? J'aurais bien aimé trouver le courage de lui en parler en insistant un peu plus qu'à l'accoutumée. Cependant, je savais d'emblée qu'elle ne dirait rien. Je devais chercher une autre solution à mon problème.
J'avais passé ma journée enfermée dans ma chambre à user mes neurones fatigués et à me ronger les ongles avec nervosité. Lorsque vint la nuit sans prévenir, j'entendis deux coups légers contre ma porte. C'était ma mère qui s'inquiétait et c'était parfaitement compréhensible.
-« Tout va bien, maman. » Dis-je d'une voix assurée.
Je devinais à travers la porte l'expression teintée d'angoisse sur son visage. Ces derniers temps, elle avait souvent deux petits plis inquiets aux coins des yeux. A cause de moi. C'était évident. J'avais la boule au ventre. Je m'en voulais pour je ne sais quelle raison mystérieuse.
Je ne voulais pas dormir, ça jamais. Je devais sortir de ma chambre. L'air que j'y respirais si difficilement me semblait à présent insupportablement familier, presque vicié. L'envie de remplir ma trachée avec la brise du monde nocturne me prit inexplicablement. Ma décision prise, je m'habillais chaudement et je sortis dans le plus grand silence par ma fenêtre. Je m'imaginais, tel un ninja, me faufiler discrètement derrière des ennemis invisibles pour les éliminer sans bavure. Mon cœur battait au rythme du jeu. Mon âme d'enfant ne m'avait donc pas quittée définitivement.
Mes pas me menèrent jusqu'à la route et je me laissais guider par mon errance hasardeuse dans un calme total. Je distinguais bientôt les lumières de Chittenden. Ce spectacle était d'une beauté absolue. Les baraques en bois pouvaient paraître parfois inquiétantes à la lueur orangée des lampadaires. De nuit, Chittenden ressemblait à une cité elfique d'un autre temps, éclairée de mille feux, sous le plafond étoilé du ciel d'encre. C'était comme dans un de ces rêves dans lesquels nos jambes marchent toutes seules et où l'on ne peut que s'extasier devant les merveilleux lieux où elles nous emportent. Les rues étaient désertes, la lune éclairait mon chemin, la nuit emportait mes questions soucieuses dans son obscurité bienveillante. J'observais le silence apaisant de la ville. C'était beau. J'étais heureuse.
Je passais devant la boutique aux attrapes-rêves. J'y fis halte un moment en songeant à Slim, qui avait certainement dû m'oublier pendant tout ce temps sans nouvelle. Je voyais à l'intérieur à travers la vitre. Immobiles, les bijoux pendaient par dizaine dans la pénombre de la friperie. Pendant que je contemplais la multitude de couleurs, de perles et de fils, je ne me rendis pas compte du temps qui filait à vive allure. Je me mis en tête qu'il fallait que je rentre, et que si ma mère se rendait compte de mon absence j'allais être dans une situation pénible. Ce fut à ce même moment, où je prenais la décision de partir, qu'un détail discret, presque invisible, attira mon attention et perturba mon projet de rentrer au bercail au plus vite. Il y avait de la lumière qui filtrait doucement à travers les rainures du plancher du magasin. De la lumière, oui. Aussi étrange que cela puisse paraître. Intriguée, mais aussi légèrement inquiète, je me dirigeais vers la porte d'entrée. Abaissant la poignée, je vis que le magasin n'était pas fermé. Le cœur battant, je m'y engouffrais. J'avais la très nette impression de commettre une effraction. Mais la curiosité me poussait à chercher la source de cette mystérieuse lumière sous les planches du sol. J'entendais aussi des rires étouffés, des voix qui formaient une discussion indistincte, un air qui ressemblait à du Nirvana, à n'en pas douter. Il y avait des gens là-dessous. Je me penchais sans bruit pour écouter la conversation. Ça m'avait tout l'air d'être une réunion de jeunes. Je pensais automatiquement à la bande de potes à Slim que j'avais aperçu une fois dans la forêt de nuit. Ce ne pouvait être qu'eux. C'était presque une certitude. Mes mains se mirent à trembler. D'aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours eu peur de me faire des amis, je fuyais toujours les gens de mon âge, je n'ai jamais été douée pour les relations amicales. Je devais partir. Vite. Sans vraiment réfléchir à autre chose qu'à fuir loin de ces inconnus potentiellement dangereux, je me relevai précipitamment avec de grands gestes saccadés. J'avais fait du bruit mais peu importe, personne n'avait l'air de m'avoir entendu. Je fis donc demi-tour, droit vers la porte encore grande ouverte. Mon unique sortie de secours.
Mais soudainement, mon cœur cessa de battre. Quelqu'un était apparu dans l'encadrement de la porte avant que je ne puisse m'enfuir, me bloquant ainsi à l'intérieur du magasin. Non seulement j'étais prisonnière, mais en plus j'étais découverte. La fille, car c'était une fille bien que je n'avais aucun moyen de distinguer son visage, tenait une bière dans chacune de ses mains et s'était immobilisée en me voyant.
-« Sliiiim ? Un chat errant s'est perdu dans ton magasin apparemment... Tu peux monter, s'il te plaît ? » Demanda la fille d'une voix forte en tapant du pied sur le plancher qui craquait.
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Les Voyous.
AdventureIl était une fois une belle histoire avec de jeunes gens qui jouaient à devenir grands. Il était une fois une bande d'amis aux allures de voyous, qui remplissaient la vie avec des doses excessives de danger. Il était une fois une aventure de jeunes...
