Le temps s'était écoulé aussi rapidement qu'un torrent intarissable de minutes. Aucun d'entre nous n'avait dormi. Le garçon brun, Robby, rangea sa guitare et bailla longuement en s'étirant. La fille blonde, dont le nom m'échappait encore, m'avait confectionné deux jolies nattes qui me donnaient certainement l'air d'une enfant sage. Daiki commençait à s'endormir doucement sur mon épaule. Slim n'avait cessé que très rarement de me regarder de ses yeux si étranges. Seuls Lana et le garçon gothique se tenaient à distance de nous, et en particulier de moi. Une somnolence paresseuse s'emparait de chacun de nous dans un silence paisible que jamais personne n'aurait voulu briser tant il était beau. Mes paupières se firent lourdes de fatigue. Chaque muscle de mon corps se relâchait, se détendait, se mettait en sommeil. Ma tête chavira lentement sur celle de Daiki, déjà endormi. Ma respiration se fit plus lente. Je ne pensais plus au cauchemar. Les minutes s'étirèrent inlassablement. Et puis, soudain, une pensée affolante traversa mon esprit, me ramenant à une réalité beaucoup moins douce que l'instant présent : ma mère. Quelle heure était-il ? Mon cœur s'affola comme si une horde de chevaux s'était mise à galoper frénétiquement dans ma poitrine. Je me relevai brutalement, faisant violemment basculer la tête de Daiki sur le coté, réveillant tous les autres. Le regard de Slim parut lui aussi s'enflammer lorsqu'il réalisa à quel point l'heure était tardive. Il se leva, me prit par la main et me fit sortir en vitesse du Refuge. Le soleil était déjà levé et inondait le magasin de lumière en teintant les Asubakatchin de couleurs chatoyantes. Slim ouvrit fébrilement la porte de la boutique. Je remarquai que ses mains tremblaient sous la pression.
-« Je te propose qu'on y aille en vélo. » Déclara-t-il avec empressement.
Sans attendre mon approbation, le garçon sortit deux vélos étincelants du petit garage à côté de la friperie. J'espérais juste qu'ils lui appartenaient.
-« Monte et dépêchons-nous. »
Son ton était ferme, mais pas autoritaire. C'était d'ailleurs plus un conseil qu'un impératif à suivre. Alors je fis ce qu'il me disait sans objecter. Mon cœur battait si fort que j'avais l'impression que Slim pouvait entendre mon rythme cardiaque. Nous avions traversé Chittenden à toute vitesse. Ma respiration se fit très laborieuse au bout d'un certain temps. L'adrénaline était si forte que je n'en fis pas cas. C'était une bonne souffrance.
Le chalet apparaissait au bout du chemin en terre battue. Slim éjecta négligemment son vélo dans le fossé. Il me fit le signe de faire de même et je l'imitais. Il me prit une nouvelle fois par la main et nous nous mîmes à courir à une allure folle. Une deuxième formidable poussée d'adrénaline fit tambouriner mon cœur à une cadence assez hallucinante. Je me risquai à lever la tête, guidée par le jeune homme. Dans le ciel, le soleil embrasait les nuages matinaux et certaines étoiles étaient encore légèrement visibles au milieu de ce brasier.
On était dans le jardin, sous la fenêtre de ma chambre. Slim avait stoppé notre folle course sous l'ombre des érables. Haletants, on n'osait plus prononcer un seul mot. J'observai la fenêtre de la chambre de ma mère. Cette dernière était encore éteinte. Ce qui signifiait qu'elle dormait encore. Le nœud que formait la peur dans mon ventre se dénoua progressivement. J'étais hors de danger. Slim paraissait à bout de souffle.
-« Tu veux que je t'aide à monter là-haut ? Me demanda-t-il, encore tout essoufflé.
- Je pense pouvoir me débrouiller, merci. » Lui répondis-je avec un sourire gênée.
Il se redressa et ses yeux dépareillés me dévisagèrent longuement. Je savais que je rougissais jusqu'à la racine des cheveux. Il était très beau. Très perturbant. Très intriguant.
-« Que vas-tu faire des vélos ? Interrogeai-je pour essayer de le détourner de moi.
- Les ramener à leurs propriétaires. » Répliqua Slim dans un petit rire espiègle.
Manque de chance, ses étranges yeux restèrent fixés sur mon visage qui ne devait pas être loin de la combustion. Voyant ma gêne, il baissa les yeux.
-« Je dois y aller. Il faut les aider à ranger, prétexta-t-il.
- Oh. Je te laisse dans ce cas. Bon courage. Au revoir, lui dis-je en m'empressant de rejoindre le rebord sur lequel je grimpai pour aller jusqu'à ma chambre.
- Pas au revoir. A très bientôt, répliqua Slim avec un sourire en coin.
- Pardon... ? Hésitai-je, en suspendant mon geste.
- Il n'y a pas vraiment de rite de passage ou de bizutage. Je te les ai présentés et les Voyous avaient l'air de t'apprécier assez pour que tu puisses faire partie de notre petite troupe. Tu pourras donc revenir autant de fois que tu le souhaites. Tu es la bienvenue. » Répondit le garçon sans jamais cesser de sourire.
Je ne pus m'empêcher de répondre à son fracassant sourire. Je hochai doucement la tête, bien consciente que, pour la toute première fois de ma vie, je m'étais peut-être fait quelques amis. En fait, l'amitié m'était tombée dessus par pur hasard. C'était aussi fracassant que le sourire de ce garçon aux yeux vairons. Un doux fracas qu'il nous était impossible de contrôler.
Lorsque je repris quelque peu mes esprits, Slim avait déjà disparu, absorbé tout entier par la douce lueur du petit matin. Avec le peu de forces qu'il me restait, je montai rejoindre la sécurité de ma chambre. Au même moment, j'entendis ma mère qui marchait dans le couloir. Les planches craquaient. J'étais arrivée juste à temps. Sans même prendre le temps de me déshabiller, je me jetai sur mon lit. Épuisée. Mais heureuse.
C'était de la bonne fatigue. Délicieux paradoxe.
VOUS LISEZ
Les Voyous.
PetualanganIl était une fois une belle histoire avec de jeunes gens qui jouaient à devenir grands. Il était une fois une bande d'amis aux allures de voyous, qui remplissaient la vie avec des doses excessives de danger. Il était une fois une aventure de jeunes...
