(Point de vue de Slim)
Melody était partie avec une lueur de détermination inquiétante dans le fond de ses yeux bleus. Je me faisais du souci pour ce qu'il allait se passer ce soir. Les idées de Finn étaient toujours les plus audacieuses, et habituellement les plus dangereuses. Lana et lui avaient longuement comploté entre eux hier soir. Leur attitude hostile à l'égard de Melody ne m'avait pas échappée. Je sentais bien que leur plan de la virée en train était dénué de toute bienveillance. J'appréhendais grandement. Tout me paraissait foireux. Bien que les balades à bord du petit train n'avaient rien d'exceptionnel pour l'ensemble des membres des Voyous, il n'était pourtant pas rare que nous nous blessions. Je me souvenais que Robby s'était souvent fracturé des os ; clavicules, poignets, chevilles ; en montant ou en descendant du train en marche. Un accident était si vite arrivé. Même pour nous. Alors je n'osais imaginer les risques qu'allait devoir prendre Melody. Je me souvenais aussi de cette idée stupide que Finn avait eue il y a deux ans. C'était une sorte de gage pour celui qui perdait aux cartes. Le perdant devait s'allonger sur les rails et attendre de sentir le souffle du train sur sa peau avant d'esquiver au dernier moment. Ce jour-là, la partie avait été perdue par Daiki. Cependant, cette idée nous avait parue tellement absurde que tout le monde s'y était opposé. Finn avait toujours des idées étranges. Et Lana le soutenait très souvent. Par souci de me contredire ou de me provoquer bien évidemment.
Le matin touchait à sa fin. La voix éraillée d'Hateya me sortit de ce fatras de pensées qui m'encombrait le crâne. Je la vis s'avancer prudemment dans ma direction. Elle chancela en se tordant la cheville à cause des épais tapis qui dissimulait la trappe du Refuge. Je me précipitai vers ma grand-mère avant qu'elle ne tombe et qu'elle ne se fasse mal.
-« Mam' Hateya, doucement... » Lui conseillai-je en entourant ses frêles épaules de mon bras et en la raccompagnant au comptoir. Elle secoua la tête par la négative en se laissant quand même guider. Je l'observais avec une tendresse triste. Celle que je nommais affectueusement Mam' Hateya semblait fragile, cassable et plus qu'épuisée par la vie. Elle était pourtant infiniment précieuse pour le garçon sans famille que j'étais. Si ma Mam' Hateya venait à disparaître, je savais que je ne trouverais jamais la force nécessaire pour garder la boutique seul. A ce moment-là, il me faudrait certainement quitter Chittenden. Je redoutais ce jour avec une crainte sans nom.
Hateya prononça quelques mots en algonquin, des mots très anciens qui avaient fini par presque être terrassés par le temps assassin. Le temps finissait toujours par avoir raison de toutes choses et de tous êtres. Rien n'est jamais éternel. Pour perpétuer les traditions de notre peuple, ma Mam' Hateya avait toutefois tenu à m'apprendre certains antiques dialectes amérindiens. Afin de m'enrichir culturellement et pour tenter d'empêcher le temps de tout réduire à néant. Toute cette richesse était ancrée en moi depuis tout petit. Inséparable facette de mon être.
La petite sonnerie de l'entrée tinta joliment dans l'air, signe que quelqu'un entrait.
-« On est fermés le temps de midi, désolé. Repassez plus tard. » Lançai-je, distraitement, tout en installant ma grand-mère dans son fauteuil et en lui tendant un verre d'eau fraîche.
-« Eh, oh ! Le sauvage ! Tu vas quand même pas obliger ton meilleur pote à repasser plus tard ? » Ironisa une voix familière qui me décrocha un sourire amusé.
Robby entra dans le magasin sans se soucier de l'horaire de fermeture. L'air malicieux, il se dirigea vers moi et m'assena une violente tape amicale sur l'épaule. Puis, en voyant Hateya, il reprit une contenance décente et fit un petit signe de tête respectueux pour la saluer.
-« Tu as quelques minutes à me consacrer, Slim ? » Me demanda-t-il après un léger moment de flottement hésitant.
J'acquiesçai vigoureusement, conscient que, malgré son apparente bonne humeur, le ton de mon ami était très soucieux. Ma mam' Hateya me fit signe de la laisser avec un petit signe de tête. Je suivis donc Robby dehors pour écouter ce qu'il avait à me dire. Il prit une grande inspiration.
-« Faut que tu saches que le groupe ne fonctionne plus très bien depuis que Finn et Lana couchent ensemble. Tu le sais, ça fait des tonnes de problèmes... Ils commencent à nous taper sur le système. Surtout quand ils font leurs petits chefs de troupe. C'est très pénible. Daiki parle même de les virer. Mais vu que...Finn et toi vous êtes un peu les ''fondateurs'' de tout ça... Et qu'on se connait tous depuis l'enfance... J'ai peur que... ça entraîne la fin de tout ce qu'on a construit tous ensemble. Je trouve ça con. Bref, c'est vraiment une mauvaise ambiance, Slim. » M'expliqua Robby en fixant ses baskets.
Je savais bien tous les problèmes qu'il y avait dans le groupe en ce moment. Je voyais bien que tout se cassait lentement la gueule. Mais que voulait-il que je fasse ? Il n'y a jamais eu de chef pour les Voyous. C'était pourtant souvent à moi qu'on venait se plaindre de certaines choses. Je trouvais cela épuisant. On n'était juste une petite bande de potes, une presque-famille, qui ne rendait de comptes à personne. Chacun était libre de faire ses propres choix, et de partir s'il le souhaitait. Cependant, personne ne pouvait décider du départ de tels ou tels membres. Ça, c'était impossible.
-« Écoute, Rob. Ce que je vais faire, c'est que je vais parler à Finn. Après tout, c'est de lui que vient cette atmosphère si pesante. Il utilise Lana parce qu'elle est facilement manipulable. J'espère qu'il n'a pas recommencé ses conneries d'avant. Je le pensais sorti de toute cette merde depuis un bail, conclus-je nerveusement, grandement préoccupé par cette histoire.
- Ok, Slim. Merci. T'es le seul à pouvoir lui faire entendre raison...
- Je le sais bien... Rien n'est jamais simple avec Finn, soupirai-je, épuisé d'avance.
- Au fait, quelque chose qui n'a rien à voir... C'est qui la nouvelle ? Pourquoi tu l'as amenée ? Si ce n'est pas indiscret..., m'interrogea Robby avec un regard circonspect qui me mettait très mal à l'aise.
- Elle vient de s'installer. Je veux juste l'aider à prendre ses marques. Comme je l'ai fais avec toi et avec les autres lorsque vous êtes arrivés ici... » Répliquai-je, trop sèchement.
C'est à ce moment-là que je vis clairement quelque chose d'étrange dans les yeux de Robby. Une lueur que je n'avais encore jamais vue dans ses yeux marron. C'était une sorte de blessure béante et hurlante. Cette vision douloureuse ne dura pas plus d'une seconde, mais je me souviendrais de son intensité pour longtemps. Était-ce de la jalousie ? De la colère ? De la tristesse ? Ou était-ce tout simplement moi qui devenais dingue ?
-« A ce soir, Slim. » Finit-il par lâcher à mi-voix, la voix légèrement tremblante.
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Les Voyous.
AventuraIl était une fois une belle histoire avec de jeunes gens qui jouaient à devenir grands. Il était une fois une bande d'amis aux allures de voyous, qui remplissaient la vie avec des doses excessives de danger. Il était une fois une aventure de jeunes...
