- Excusez-moi, je ne sais pas ce qui m'a pris, dit David en trempant ses lèvres dans le liquide ambré.
- Bah, ce n'est rien. Vous devez être un peu fatigué et puis il faut bien dire que ce dispositif est impressionnant pour qui n'a pas l'habitude. Vous savez, nous en avons vu pas mal, des gardiens nouvellement affectés ici, se trouver mal en entrant dans la salle « E », pas vrai Vince ?
- Oh oui, dit le gardien-chef en posant son petit verre. Evidemment on s'habitue à tout et je suis là depuis longtemps, mais je vous avoue que je n'en menais pas large lors de la première exécution à laquelle j'ai assisté. Je m'en rappelle encore, le gars ne voulait pas y aller, il a fait du tintouin, se débattait comme un possédé et à la fin il pleurait. Il s'est à moitié vidé pendant l'opération, ça puait, il a fallu tout nettoyer et...
- Vince, ce n'est peut-être pas la peine de nous donner ces détails, coupa Finch.
- Pardon, oui, je... Quel balourd je fais.
Il reprit son verre sous l'oeil réprobateur de Finch qui s'empressa de changer de sujet :
- Je me suis un peu emporté tout à l'heure, lorsque vous avez parlé du mémoire que vous écriviez. J'ai pensé que vous veniez là plus pour étudier des bêtes curieuses et satisfaire votre curiosité que pour diriger l'établissement. Ce n'est pas le cas, n'est-ce pas David ?
- Non, je vous l'ai dit, j'avais envie de voir autre chose que des chiffres dans un bureau trop calme des services du Trésor. J'ai entrepris parallèlement à mon travail des études de criminologie et je ne vous cache pas que ça me plaît beaucoup. Ceci étant dit, j'ai bien conscience que j'arrive à Woodville en tant que directeur, qu'il va falloir manager et gérer très sérieusement cet établissement et qu'il n'est pas occupé par des pensionnaires ordinaires qu'on peut quitter des yeux.
- Très bien. Je suis heureux d'entendre ces paroles.
- Cela ne m'empêchera pas, si j'en ai l'occasion, de dialoguer avec des types comme Mac Callum. Ce genre de cas est fascinant pour quiconque s'intéresse à la matière.
Finch toussota.
- Je comprends. Cependant, laissez-moi vous donner un conseil : faites très attention avec ce genre de personnage. Je ne parle pas seulement de Mac Callum, bien qu'il soit sans doute, intrinsèquement, le plus redoutable : son QI est de 160, c'est un manipulateur comme vous n'en avez probablement jamais vu, il est machiavélique et, sous ses airs affables, c'est un absolu sociopathe dénué de toute empathie et de toute pitié. N'oubliez jamais qu'il a tué des dizaines de personnes dans des conditions atroces et qu'il a découpé les corps en morceaux méthodiquement, avec sa dextérité de chirurgien, avant de les disséminer un peu partout. La police est convaincue qu'il compte largement plus de 100 victimes à son actif mais on ne saura probablement jamais le chiffre exact. Il ne le dira pas, même avant de mourir.
- Il vous déteste et vous le lui rendez bien, à ce que j'ai pu voir...
- C'est dans la logique des choses : il déteste tout le monde, je vous le répète. Et comment pourrais-je apprécier un monstre pareil ?
- J'ai entendu votre conseil : je me méfierai.
- Il le faut. Non seulement dans votre intérêt mais aussi dans celui de tous, ici. En lui faisant confiance et en lui révélant la moindre chose sur vous, ne doutez pas un instant qu'il l'exploitera pour nuire, même s'il est enfermé. Ce conseil concerne vos rapports avec tous les détenus sans exception. Vous avez vu comment Bill Lucas peut se transformer en une seconde de quelqu'un à l'aspect courtois en véritable bête féroce. C'est d'ailleurs une constante chez lui, ce côté caméléon. Il a juste suffi que vous le contredisiez sur un point. Je vous ai laissé faire à dessein...
- Le message est reçu, dit David en souriant.
- Fort bien. Dans un premier temps, appuyez-vous sur Vince, qui est expérimenté et a toujours eu toute ma confiance.
- Merci, Monsieur, dit Vince avec son air de gros nounours.
******
John Finch quitta les lieux le lendemain, laissant sur place la plupart des objets de son bureau. On aurait dit qu'il voulait rompre avec ce long épisode passé à Woodville, tourner la page.
Il ne partait pas pour reprendre la direction d'un autre établissement mais pour des fonctions à hautes responsabilités dans l'administration pénitentiaire, aspirant désormais à une tout autre vie sans doute moins stressante.
David Chessman se retrouva seul pour, du haut de ses 32 ans, diriger le centre de très haute sécurité. Et, accessoirement, continuer l'écriture du mémoire qui lui tenait tant à cœur...
Après une semaine passée à observer le fonctionnement et les usages du centre, il organisa un briefing général avec les gardiens. Enfin, briefing général n'était pas le bon terme puisque, sécurité oblige, il ne pouvait réunir en même temps que la moitié du personnel : celle qui n'était pas de service.
Et encore avait-il fallu les faire venir sur leur temps de repos car le système fonctionnait un peu comme dans un sous-marin : pendant que les uns travaillaient, les autres étaient au repos.
David tenait à faire chaque matin la tournée générale d'inspection en compagnie du gardien-chef, ce qui n'avait pas manqué de surprendre celui-ci, tout comme l'ensemble des gardiens, car Finch n'en faisait pas de même auparavant.
Les détenus eux-mêmes furent étonnés de ce que ce nouveau directeur prît la peine de venir les saluer tous les jours.
Vince finit par lui dire qu'en vérité, Finch ne venait quasiment jamais dans l'enceinte.
Le peu qu'il savait sur les détenus les plus anciens - car il ne savait presque rien de ceux incarcérés à Woodville plus récemment -, il le tenait de la bouche des gardiens ou du médecin.
A l'occasion de ces visites quotidiennes, David remarqua qu'on faisait ici des choses, dans l'organisation du travail, dont on avait oublié depuis bien longtemps jusqu'à l'exacte raison d'être.
On le faisait, on l'avait toujours fait, et c'était tout.
Peut-être que somme toute, la remarque a priori désobligeante de Mac Callum concernant la longue affectation de John Finch n'était-elle pas dénuée de pertinence : ce dernier directeur avait passé beaucoup de temps ici.
N'était-ce pas trop, justement ?
Oh bien sûr, cela tenait souvent du détail, mais quelques mauvaises habitudes chiffonnaient David.
Comme par exemple le fait que les gardiens fumaient un peu partout, y compris dans l'enceinte de détention, et que, chose plus surprenante encore, les détenus eux aussi fumaient à loisir dans leur cellule...
Passe encore pour les gardiens qui s'approvisionnaient en cigarettes à l'extérieur évidemment, mais les prisonniers ?
Comment se procuraient-ils les cigarettes ? Et quid de la sécurité ? Que se passerait-il s'il venait subitement à l'esprit d'un type comme Bill Lucas de mettre le feu à quoi que ce soit dans sa cellule, comme par exemple le matelas ?
Même en s'apercevant de cela aussitôt, puisqu'il était surveillé visuellement jour et nuit, il faudrait tout de même l'extraire de sa cellule dans la précipitation et, pire, peut-être faire évacuer aussi les cellules contiguës.
Dont celle d'Art Mac Callum...
Il eut froid dans le dos rien qu'à l'idée qu'on doive un jour faire sortir de leur cellule sans menottes et entraves très serrées, sans escorte et sans arme autre que des matraques, à deux gardiens tout au plus, des hommes tels que ceux enfermés ici, ne serait-ce que pour les mener à des cellules dans une autre aile du bâtiment...
Cela lui parut inenvisageable. Il fallait exclure totalement cette éventualité.
La solution était simple et figurait d'ailleurs dans le règlement intérieur : interdire aux détenus de fumer en cellule.
Ce fut la première mesure officielle que prit David.
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La promesse
Short Story"David était pâle comme un spectre. Jusqu'à présent, même devant tous ces détenus coupables des pires méfaits, même face aux menaces de Lucas, il n'avait pas vraiment réalisé où il se trouvait. Mais là, la vue de cette terrible chaise... Ce fut...
