Son corps entier était frigorifié, ses membres raidis par le froid ne lui répondaient plus.
Le flot de larmes versé pour son compagnon disparu s'était figé sur ses joues rougies pour immortaliser sa peine.
Elle n'était qu'à demi consciente. Son esprit s'était recroquevillé, renfermé à l'intérieur de sa tête où des images passaient en boucle. Deux corps, un corps, allongés dans la neige à admirer le ciel argenté, une corolle carmin autour.
Elle sentit à peine des bras la soulever, la porter, l'asseoir près d'un feu, changer ses vêtements...
Elle ne vit pas les jours passer, dans cet état d'absence. Lorsqu'elle ne dormait pas, elle restait couchée dans son lit, fixant le plafond d'un regard vide.
Sans avoir réellement conscience d'où elle se trouvait, l'endroit lui paraissait familier, tout comme les personnes qui s'occupaient d'elle, sans un mot.
Doucement, à son rythme, elle commençait à émerger de sa paralysie, mais en se retirant, le chagrin laissait la place à une autre émotion, bien plus dangereuse.
La rage.
Un soir, sans prévenir, elle se leva brusquement et se mit à chercher sa dague dans toute sa chambre. Elle retourna les oreillers, poussa les meubles, souleva les lattes du plancher.
Quand elle finit par comprendre, elle se rua dans la pièce principale comme une furie, hurlant :
- Où est-elle ?
- Mais de quoi est-ce que tu parles ? S'indigna Daën, feignant l'ignorance, tout en se levant pour s'approcher d'elle.
- Te fous pas de ma gueule ! Je sais que c'est toi qui l'a prise ! L'accusa-t-elle, criant toujours.
Daën abandonna le mensonge et tenta de la raisonner.
- Tu n'es pas en état Ellyn ,regarde toi !
Elle baisa les yeux sur la fine chemise de nuit dont elle était couverte. Elle était certes longue pour la petite taille de la jeune fille, mais le tissus léger laissait aisément entrevoir ses formes. C'était probablement la raison pour laquelle les quelques personnes encore présentes dans la pièce la regardaient comme un animal de foire. Ça, et peut-être aussi sa crise de nerf.
Mais l'argument n'eût pour effet que de l'énerver encore d'avantage.
Elle le frappa au torse, s'attendant à ce qu'il esquive.
Il n'en fit rien.
Elle donna un deuxième coup, puis un troisième. Il se laissait faire. Elle finit par tambouriner comme une folle, martelant simultanément de ses mots :
- Rends...moi...ma...dague...espèce de...
Ses mots se fondirent en sanglots et elle se laissa finalement tomber dans l'étreinte réconfortante de l'homme contre lequel elle avait passé sa colère.
Ils se tenaient là, dans la pièce désormais vide, sans un mot, sans un geste. Elle n'en avait pas besoin pour conjurer sa peine, elle avait juste besoin de quelqu'un. Elle ne pouvait plus tenir seule comme elle l'avait toujours fait, la carapace d'indifférence qu'elle avait peu à peu construite pendant presque toute sa vie et qu'elle croyait indestructible avait volé en éclats, s'était dispersée dans le vent. La douleur était trop forte, et elle ne l'était pas assez pour la surmonter. Elle revivait à chaque instant les événements. Des images d'elle, plongeant encore et encore une lame dans la chair, couverte de sang frais.
Elle se voyait de l'extérieur, sachant que c'était elle mais sans se reconnaître, comme si elle avait été dépossédée de son corps, envahie pas une entité de peine et de colère.
VOUS LISEZ
La Tour Du Temps
FantasyEllyn n'a que 5 ans lorsque son village est pillé et ses parents tués par les soldats censés les protéger. Des années plus tard, alors qu'elle vit comme elle le peut dans une ville portuaire, une rencontre inattendue lui donnera l'occasion de se ven...
