Ce n'était pas la première fois de sa vie qu'Azalaïs embarquait sur un navire. La première fois c'était avec Gia. Les deux amies avaient décidé de se rendre sur l'île de Tisomer. Un voyage tumultueux et dangereux. L'initiative de ce voyage avait été prise à la suite d'une lâche duperie qui avait mené à l'endettement définitive de Gia.
Après avoir sauvé Azalais, Gia avait trouvé une autre troupe de théâtre, et les multiples représentations leur avaient rapporté de quoi survivre. Cependant, le nouveau metteur en scène ne cessait de quémander de l'argent aux différents membres. Sous prétexte de financer de nouveaux décors ou de payer le coût de l'entretien, d'énormes sommes d'argent furent soustraites des poches de tous les comédiens. Ledit metteur en scène paraissait blanc comme neige et honnête dans ses propos, à tel point que tout le monde n'y avait vu que du feu.
Il s'éclipsa du jour au lendemain avec une petite fortune.
Les comédiens n'étaient pas les seules personnes à qui il avait soutiré de l'argents. Des prêteurs sur gage peu recommandables réclamèrent leur dûs quelque jours après sa disparition. Les deux amies furent obligée de fuir le continent. Pour autant, elles n'étaient pas en sécurité, car ce genre d'individus n'oubliait personne qui leur devait de l'argent.
Afin de rester en vie, les deux amis devaient rembourser leurs dettes au plus vite. Gia avait mis à profit son corps et son jeu d'actrice au Merlan-Coquillé. Quant à Azalaïs, elle continuait de pratiquer l'activité qu'elle maîtrisait le mieux : vider en toute discrétion et finesse les poches des clients pressés.
C'est donc avec une certaine appréhension qu'Azalais monta sur le bateau pirate. La jeune femme avait oublié cette sensation étrange que le navire provoquait en tanguant sur la mer. Elle s'agrippa sur la rambarde un brin déboussolée. La personne qui l'avait invitée la regarda d'un œil amusé puis d'une voix rustre et enrouée, lui demanda :
– On n'a pas le pied marin, petite ?
– J'ai juste plus l'habitude, mais ça va aller, affirma-t-elle.
– Aye capitaine, laissez cette gamine partir, siffla le voleur. À part vomir sur le pont elle nous servira à rien !
– J'te signale que tu as quelque chose qui ne t'appartient pas enflure, lui rappela Azalaïs.
– Darzal, tu lui rends ce que tu lui as volé ! ordonna le capitaine. Ce n'est pas une manière de traiter les invités.
Il tenta de jeter le collier tant convoité par-dessus bord, mais Azalaïs le rattrapa sans peine. Elle le rangea ensuite près de sa bourse, dans sa cachette secrète.
– Comme tu peux le voir, je suis le capitaine de ce navire, affirma son hôte.
Le charmant gaillard se portait avec fierté au milieu du pont. Les autres matelots le regardaient avec tant de respect qu'Azalais fit de même sans le vouloir. Il n'avait pas de jambe de bois, pas de cache-œil, ni même un volatile coloré. Pourtant, il avait l'allure d'un capitaine.
Le fameux chapeau tricorne, le visage carré, le nez cassé, la grosse barbe, les larges épaules, quelques dents en or, les bagues d'argent aux bouts des doigts et les multiples pistolets portés en bandoulière. Et à en juger la taille démesurée de son sabre, il avait à l'évidence un manque à combler.
– Capitaine, je crois que vous avez une touche avec la petite, dit Darzal d'un ton sarcastique.
Azalaïs, qui s'était égarée dans l'analyse de la parure du capitaine, reprit ses esprits non sans mal. Elle se redressa, droit comme un piquet et ignora les moqueries de l'autre pirate.
– Allez, suis-moi... commença le capitaine, avant de laisser sa phrase en suspend.
– Azalaïs ! reprit-elle, comprenant qu'il voulait son nom.
– Azalaïs, répéta-t-il, de manière claire et articulée, c'est un joli prénom. Suis-moi, que je te fasse visiter les lieux.
Elle n'avait rien à perdre à le suivre et savait que c'était l'une des rares occasions qu'elle aurait dans sa vie de visiter un bateau pirate en toute sécurité. Ils firent le tour du pont pendant que le capitaine narrait les aventures épiques de son équipage ou comment ils avaient survécu en mer sans vivre pendant plus d'un mois. Et alors qu'elle le suivait vers la barre, un homme sortit de la cabine du capitaine.
– Ah ! Simeon, te voilà ! Je te présente Azalaïs, notre nouvelle recrue. Enfin, je l'espère !
Le fameux Simeon était à l'antipode du capitaine. Il était sans doute aussi âgé que la jeune femme, et elle lui arrivait juste en-dessous du menton. Il avait les cheveux coiffés en arrière, mais des mèches rebelles retombaient avec insolence sur son visage. Au contraire des autres pirates présents sur le navire, Simeon entretenait sa barbe et cela se voyait. Elle était propre et taillée avec soin. Ses iris d'un bleu perçant surmontées de sourcils touffues perturbèrent Azalaïs qui s'y perdit l'espace d'un instant. Il avait un charme évident et elle ne pouvait le nier.
– Capitaine, salua-t-il, d'une expression solennelle, Antonios voudrait vous parler, il vous attend dans votre cabine.
Il jeta un regard furtif à la jeune femme, mais ne lui prêta pas plus attention.
– Très bien Simeon, rétorqua le capitaine, je te laisse finir la visite d'Azalaïs. Et petite, tu as jusqu'à demain soir pour faire ton choix, d'ici là, nous serons partis en mer.
Il rentra dans ses quartiers d'un pas rapide et lourd, laissant la jeune femme seule avec l'élégant pirate. Sans la regarder, Simeon redescendit sur le pont et se dirigea vers la trappe qui menait à la cale du bateau. Elle lui emboîta le pas.
– Je sais pas ce que tu veux voir de plus, dit-il.
– Je sais pas non plus, c'est ton capitaine qui m'a invitée, rétorqua-t-elle, amusée.
Il ouvrit la trappe et s'arrêta sur les premières marches.
– Tu peux y faire un tour si tu veux, mais c'est avec les yeux qu'on touche. Je peux te faire confiance ?
Elle acquiesça d'un léger mouvement d'épaules. La jeune femme avait du mal à voir ce qu'elle aurait pu subtiliser dans cette cale. Elle savait d'expérience qu'un navire pirate qui repartait en mer était dans la majorité des cas vide de tout trésor. Elle y descendit tout de même, par curiosité. Des forbans y somnolaient en toute tranquillité. La serveuse se demanda comment cela était possible, tant l'atmosphère se révélait lourde et moite.
Après un rapide coup d'œil, elle décida de revenir sur le pont. Comme elle le pensait, rien d'intéressant ne s'y trouvait. Cependant, alors qu'elle remontait les marches, un éclat doré et fugace attira son regard. Un coffre mal fermé rempli de pièces d'or et d'argent, n'attendant que d'être vidé. Elle s'arrêta d'un coup d'un seul, sous les yeux intrigués de Simeon.
– Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as vu un mort ? demanda-t-il.
– Rien, répondit la jeune femme d'un ton monocorde en reprenant sa marche.
Voler le contenu de ce coffre lui semblait aisé, tant l'équipage tout entier lui paraissait soûl et fatigué. Azalaïs venait de trouver le moyen de les sortir, elle et Gia, de cet enfer sablé.

VOUS LISEZ
Neptune's Eye
AbenteuerUn mât et une coque en chêne ébène, une sirène dorée en guise de proue. Elle porte le bateau avec aisance. Sa chevelure ondulée coule en peintures de guerre, qui scintillent jusqu'à la poupe. Sous le soleil. Voiles d'encre qui flottent au gré du zép...