Chapitre 5 - Infiltration & interdit

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Azalaïs avait développé son aptitude à voler durant son enfance. C'était l'unique solution qu'elle avait trouvée pour survivre à la vie précaire qu'elle avait connue après l'attaque du Torboyo.

La journée, elle s'attardait dans les marchés, observant les acheteurs et vendeurs afin de repérer les cibles les plus commodes. Elle ne les agressait pas, mais se contentait de subtiliser leur bourse lors d'une bousculade orchestrée. Après de plates excuses, la jeune Azalaïs filait avant que ses pauvres victimes ne se rendent compte de la supercherie.

Le soir, c'était une toute autre danse que l'enfant vagabonde pratiquait. Beaucoup plus dangereuse. Beaucoup plus fructueuse. Elle faisait le tour des maisons les plus cossues et pénétrait dans celles qui paraissaient les moins bien gardées. La jeune fille s'assurait toujours que ses occupants dormaient sur leurs deux oreilles avant de faire son entrée.

Quelques morceaux de pain ou de viande, jamais des objets de valeur. C'était l'unique règle qu'elle s'était imposée pour que son méfait reste le plus discret possible. Si jamais on remarquait ses allées et venues, il était fort probable que la sécurité soit renforcée et que l'infiltration ne devienne impossible.

Braver l'interdit, fouler les terres qui ne lui appartenaient pas, prendre ce qu'elle ne possédait pas et ne rien devoir à personne. Elle se sentait vivante, libre et maîtresse de son propre destin.

Voler le trésor d'un bateau pirate, le simple fait de penser ces mots emplissait ses veines d'adrénaline. Sous le clair de lune, son cœur battait à vive allure. La jeune femme ne tenait plus en place dans sa planque de fortune.

Azalaïs n'était pas retourné au Merlan-Coquillé. Non, la jeune femme préféra observer les pirates du Neptune's eye, afin d'optimiser son plan d'infiltration. Elle n'avait pas le droit à la moindre erreur, une seule la mènerait à une mort certaine. Ce qui n'était pas prévu dans ses plans pour le moment.

Le calme régnait sur le port principal de Tisomer. À part quelques bruits de bouteilles brisées et des chants lointains, il y planait une quiétude appréciable. Deux bonnes heures venaient de s'écouler, il était temps pour elle d'appliquer sa quinzaine d'années d'expérience. Elle s'était vêtue d'une cape noire trouvée au port, afin de perfectionner sa discrétion. Visbol lui avait assuré que les pirates du Neptune's eye ne sortaient plus du navire deux heures après minuit. Et qu'aucun n'y revenait avant le levé du jour. Tout portait à croire que le moment idéal venait enfin d'arriver.

Plus tôt dans la journée, durant sa visite, Azalaïs avait remarqué qu'elle pouvait monter sur le bateau par la proue. Elle était basse et des cordages y pendouillaient, facilitant ainsi son escalade. Comme elle l'avait si bien imaginé, le pont du navire était désertique. Mis à part un pirate ivre qui paraissait monter la garde ou du moins faire le guet, personne d'autre ne s'y trouvait, ni le capitaine, ni le beau pirate.

Elle progressa le long de la rambarde, d'un pas rapide et silencieux, à l'ombre de la faible lueur nocturne. Le désordre ambiant sur le pont favorisait son infiltration. Les caisses et tonneaux qui traînaient çà et là lui servaient de cachettes idéales le temps de reprendre son souffle.

Ce désordre, qui jusqu'ici, lui avait porté fortune allait peut-être se retourner contre elle. Azalaïs donna un coup de pied accidentel sur une bouteille vide, qui roula dans un chahut du diable avant de se fracasser en mille morceaux. Le bruit singulier du verre brisé attira l'attention faiblarde du matelot enivré. Il se dirigea vers elle, tanguant au même rythme que le bateau ballottait sur la mer tranquille du port.

– Qu'est-ce qu'il y a ?! demanda une voix, qui venait de la barre.

– Simeon ? C'est toi ? rétorqua le soûlard.

– J'ai entendu du bruit.

– Ouais, ça venait de là, dit-il en se rapprochant d'Azalaïs.

Elle essaya de réduire sa taille corporelle au minimum, alors que les pas aléatoires du forban se rapprochaient dangereusement. Une sueur froide coulait le long de son dos. Elle ne pouvait rien tenter au risque d'indiquer sa présence. Elle devait prendre son mal en patience, même si les grincements du plancher provenaient d'une source toujours plus proche. Sa survie dépendait de sa capacité à trouver une solution sous pression. Son temps était compté, elle devait réfléchir vite.

Il ne lui restait plus que la fuite comme solution et une petite baignade nocturne dans le port de Tisomer valait toutes les tortures que pourraient lui infliger ces vils pirates. Alors qu'elle s'apprêtait à faire le grand saut, Simeon intervint et la coupa dans son élan.

– Une bouteille tu dis, tu es encore trop bourré mon pauvre ! C'est sûrement la tienne. Retourne à ton poste et plus vite que ça ! siffla-t-il.

– T'es qui pour me donner des ordres ?

– Quelqu'un de sobre, répliqua Simeon.

– Et si je suis trop bourré... Je serai plus efficace au lit ? Tu crois pas ? demanda-t-il, avec un rire gras et moqueur.

– Je suis peut-être pas ton supérieur, mais je peux quand même te botter le cul !

Azalaïs entendit un bruit sourd frapper le pont. Simeon avait-il sauté depuis la barre ? Il semblerait bien que oui, car le pirate alcoolisé commençait à bégayer.

– J'veux pas d'ennuis Simeon, bafouilla-t-il, d'accord, je retourne à mon poste !

Azalaïs en profita pour passer par-dessus la rambarde et commencer sa descente. Une pointe de regret se logea à travers sa gorge. Sa malchance allait lui coûter une petite fortune. Elle atterrit sur les deux pieds sur un canon qui dépassait de son sabord. Une lumière chaude et orangée émanait de l'intérieur de la cale. Une lumière qui l'invita à continuer son exploration. Elle leva la tête pour évaluer la situation sur le pont. Elle entendait encore les deux hommes se disputer. Elle se glissa à travers l'entrée improvisée et se réceptionna sur le sol. Le coffre lui tendrait les bras, s'il en possédait une paire. La jeune femme n'avait plus qu'à ramasser son butin.

Elle commença à remplir sa besace en toute discrétion, essayant tant bien que mal de réduire le bruit provoqué par les pièces qui tintaient entre elles. Elle y était arrivée. Enfin libre, se disait-elle, libre et riche ! La jeune femme s'en voulait quelque peu d'avoir douté de ses capacités.

Alors qu'elle jubilait de sa victoire certaine, une main attrapa la sienne. De l'ombre des marches surgit un visage, dont le sourire s'étirait en un rictus macabre et sinistre que venait accentuer une profonde cicatrice. Elle traversait la peau d'une oreille à l'autre.

– Aye gamine, comme on se retrouve. C'est curieux, je savais que tu allais revenir...

La jeune femme reçut un coup sur le côté de la tête, sans avoir le temps de crier. Un voile noir couvrit peu à peu sa vision. Azalaïs perdit connaissance et s'effondra sur le planché crasseux de la cale, sous le regard satisfait de Darzal.

Neptune's EyeOù les histoires vivent. Découvrez maintenant