Mercredi 9 janvier
14 : 23
L'hiver grondait à ma porte. Les villes du sud n'étaient pas épargnées par les neiges, tempêtes et orages. Les vents sifflaient à l'extérieur, j'entendais leurs cris sur les vitres de mes fenêtres et écoutais sans réagir leurs pleurs incessants. J'étais ce mistral qui frappait les murs, appellant à l'aide, mais auquel personne ne répondait. Je m'étais résolue à ne plus me plaindre et accepter la situation. Bien que ce soit difficile et bien que je m'en tienne à des sourires et des petits mots satisfaisants, mon cœur était en miette. J'attendais que quelqu'un le remarque mais personne ne voulait voir mon désespoir. Fatima était dans son rôle. Farida et Faiza essayaient des robes avec enthousiasme, Askhab et Amir passaient leur temps chez mon oncle et Aslan était le seul à me tenir compagnie. Et pas des plus belles.
Je ne l'avais jamais vu autant pleurer. Depuis que ma mère était morte, il avait toujours été un enfant sage, et depuis quelques jours, il pleurait toutes les nuits et ne me laissait aucun répit. L'avantage, c'est qu'il occupait mon esprit et me permettait de ne pas penser à Ahmad.
Je marchais dans la neige, le vent soufflait sur mon visage pâle et froid mais je continuais d'avancer. Aslan s'était endormi à midi, donc j'étais sortie avec Farida.
Pas pour rien cependant.
Khalid avait passé un message à son frère Rassoul, qui l'avait transmis à ma sœur Farida qui était venue me prévenir ensuite. En fait, Ahmad voulait un kar-hum (n'importe quelle chose qui appartienne à la demoiselle qu'elle offre en signe d'engagement à l'homme qu'elle s'apprête à épouser). C'était la semaine dernière qu'on m'avait informé. J'avais longuement réfléchi, peu à ce que j'allais lui donner, beaucoup plus à ce qui poussait Ahmad à demander une telle chose. C'est une tradition mais ce n'est pas obligatoire.
Puis finalement, je m'étais dis qu'à part me faire mal à la tête, penser à ça ne me menait à rien.
14 : 44
Je reconnus la silhouette d'Ahmad au loin. Il était accompagné, mais pas par un de ses frères. Instinctivement, j'avais caché mon visage dans mon écharpe de sorte à ce qu'on ne voit que mes yeux. Farida était silencieuse depuis le début. C'est elle qui retourna le salam aux deux hommes qui nous faisaient face.
De fil en aiguille, Farida s'écarta un peu avec l'autre gars et je me retrouvai avec Ahmad. Il s'était bien habillé (comme d'habitude). Un pantalon militaire, un gros pull noir et une veste chaude kaki. Je devais ressembler à une tâche à côté, avec mon manteau imposant et noir. Ahmad n'était pas bavard, encore moins que moi. Je brûlais d'envie de lui demander pourquoi vouloir ce kar-hum, mais je m'obstinais à attendre de lui qu'il fasse le premier pas vers la discussion. Et ça ne tarda pas.
Ahmad : Je sais que t'es occupée et je veux pas te faire perdre ton temps.
Je regardais en face de moi, écoutant attentivement ce qu'il disait.
Ahmad : J'ai fais le trajet depuis mon travail jusqu'ici pour te voir une dernière fois avant le fameux jour.
Il se tut, et s'arrêta. Je l'imitai.
Ahmad : Chez les tchétchènes, je ne t'apprends rien, l'engagement c'est primordial.
J'hochais la tête, évitant soigneusement son regard.
Ahmad : Je te demande donc une promesse.
J'avais compris le message. Je lui promettais, avec ce kar-hum, de ne pas me détourner de lui avant qu'on se marie. Je sortis de ma poche un collier : le pendentif représentait le nom d'Allah gravé sur une sorte de pièce argentée, rouillée par l'âge. C'était un cadeau de ma grand-mère pour mon dix-septième anniversaire. J'y tenais beaucoup parce que c'était le dernier été que j'avais passé en Tchétchénie ; depuis, je n'y étais pas retournée.
Moi : J'y tiens parce qu'il est précieux.
Je tenais à m'expliquer un minimum, pour qu'il comprenne que je ne prenais pas les choses à la légère et que j'étais aussi sérieuse avec lui qu'il l'était avec moi.
Moi : Ne le perds pas. C'est un cadeau qu'on se passe chez ma famille, de mère en fille. Ma grand-mère paternelle n'avait pas eu de fille et je suis sa première petite-fille. Alors elle me l'a offert. Et je veux que ça perdure.
Ahmad : Insha Allah.
Je tendis le collier à Ahmad qui le prit en prenant soin de ne pas me toucher la main. J'avais senti comme un frisson à ce geste.
Ahmad : À dans un mois.
Il m'avait souri. Je ne l'avais pas vu, mais j'étais sûre qu'il avait souri.
21.02.21
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TCHETCHENE : Makka
RomanceC'est une simple orpheline du voisinage quand elle est repérée par une femme tchétchène. Il n'y a plus d'autre issues alors pour la jeune fille que se marier afin de satisfaire les désirs de sa famille ainsi que ceux de sa belle-famille. Mais à for...
