— Karl Büchner, il s'agit bien là de votre véritable nom ?
— Oui.
— Quelle fonction occupiez-vous à l'intérieur du camp ?
Il marqua un temps d'arrêt, feignant de mal comprendre la question. Le temps, en vérité, de trouver une discrète approbation sur le visage de sa fille.
— J'étais responsable dans un kommando de travail.
— Sale Kapo !
L'attaque surgit du public.
Bien que ce ne soit pas la première remarque de cette sorte qu'il eut à essuyer, celle-ci lui provoqua une vive indignation. Peut-être en raison du silence général qui suivit l'accusation, d'où il conclut à une tacite approbation.
— Silence ! Intervint le président, après coup. Poursuivez monsieur Büchner.
— Plus tard, j'ai été nommé chef de block.
— C'était un poste assez important, je suppose, dans la hiérarchie du camp. De combien de prisonniers vous occupiez-vous ?
— Je ne sais plus exactement ; un peu plus de deux cents.
— Au cours de procès plus anciens, certains hauts fonctionnaires ont affirmé ne pas être au courant des actes horribles perpétrés dans leur propre camp. Ou encore, ils se retranchaient derrière les ordres sans remettre en cause la monstruosité de ces actes. Monsieur Büchner, soutiendrez-vous également que, dans la position qui était la vôtre, vous ignoriez ce qui se passait ?
— Non.
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Émilien accueillit avec contrariété l'arrivée précipitée de Paul Dupuy. Ce dernier courait, environ à une centaine de mètres de là. Puis, tout d'un coup, il se mit à marcher à la vue d'Émilien et de celui qui l'accompagnait. Hugo, le fils du facteur et, en outre, adjoint à la mairie.
Émilien reprit espoir. Quelqu'un qui avait la conscience tranquille ne se comporterait pas de cette manière. Tout de même, il se demandait ce qu'avait bien pu faire Arturo, ce crétin. Il devait tenir le maire à distance, le temps qu'il mène ici sa petite enquête. Décidément, on ne pouvait pas lui faire confiance. Bien mal lui avait pris d'écouter les conseils de Paul. S'il avait suivi son idée, son fils serait aujourd'hui totalement pris en charge dans un institut avec, qui sait, un travail correctement rémunéré à la clé. À quoi servait de maintenir le pauvre gamin devant un miroir aux alouettes, alors qu'on savait bien, depuis belle lurette, qu'il n'était bon à rien. Quel gâchis. Tout ça parce qu'un bonimenteur prétendait connaître mieux que leurs propres parents la nature profonde des enfants auxquels il enseignait les lettres mortes et des noms bizarres de pays à l'autre coin de la Terre.
— Je crois savoir que vous me cherchiez, Émilien, dit Paul en reprenant son souffle. Me voici.
Émilien se composa une figure de circonstance devant son supérieur, en s'efforçant d'effacer la mauvaise humeur causée par la surprise et le dépit.
— Je dois vous prévenir d'une grave affaire, dit-il.
Paul songea à ce que lui avait dit Arturo et attendit la suite.
— Un gendarme d'Isola est venu exprès nous avertir qu'un homme avait été retrouvé mort hier matin près du lac noir. Il s'agirait d'un certain Paoli. Un passeur recherché des deux côtés de la frontière. D'après ce que j'ai compris, l'individu ne sera pas beaucoup regretté. En tout cas, ce n'est pas ce qui semblait tracasser le gendarme. Non, l'histoire est plus compliquée. Notre homme, en fait, aurait été surpris par une patrouille de nuit. Il n'était pas seul, bien entendu. Il y aurait eu alors des échanges de coups de feu. L'un tuant Paoli et un autre blessant grièvement un autre gendarme, père de deux enfants. Quant aux individus qui accompagnaient Paoli, pfft, envolés. Paraît qu'ils sont sur le pied de guerre, là-haut. On peut comprendre. Bref, le gendarme d'Isola réclamait notre assistance et demandait si nous n'avions pas croisé d'individus suspects.
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La jeune fille aux semelles de vent
AdventureLa vie solitaire de Paul Dupuy est bouleversée le jour où il recueille dans sa maison de Provence deux mystérieux voyageurs : une jeune fille, Adèle, accompagnée de son père. Très vite, il apparaît qu'un lourd secret les poursuit. La présence des ét...
