Il gara la Victory devant la maison où flottait la bannière étoilée et contourna l'édifice par l'allée pour frapper à la porte-arrière.
Sous le porche, qui ouvrait sur un sous-bois laissé volontairement à l'abandon, Tommy trouva un échantillon de toutes les obsessions et dépendances du couple. Des cadavres. D'abord de bouteilles, innombrables et en tous genres, remplis de terre ou de mégots, à moitié pleins, à moitié vides, roulants, chantants sous la brise du début d'après-midi. L'avancée de maison dans la nature servait de lieu de l'assouvissement de leurs addictions comme si se péter la gueule sous un ciel pur enlevait une partie du dégoût qu'ils avaient d'eux-mêmes. Pour ceux qui ont l'habitude de se défoncer dans des piaules délabrées de maisons à Junkies il y a quelque chose de grisant à passer de l'enfermement coupable au plein air, à la face du monde, s'assumer quand bien même sous les seuls yeux écarquillés d'animaux sauvages, et croire en Dieu seulement pour lui dire qu'on lui pisse à la raie et, qu'ici-bas, il ne serait qu'un toxico, à notre image.
Sur la terrasse en bois, un bloc monochrome semblait sortir du mur pour occuper un bon tiers de l'espace extérieur. Il s'agissait de l'établi de boucher que Mike avait installé pour travailler les animaux qu'il chassait. La table, impressionnante, faisait la fierté de l'homme qui répétait à qui voulait l'entendre que son établi Ashley Hall Four Station était ce qui se faisait de mieux pour gagner en efficacité lors du dépeçage d'animaux. En effet, la large surface permettait de démembrer un cerf sans avoir à ajouter des rallonges ou des bassins à entrailles ; les pieds en bois de pins du Yellowstone offraient une assise solide qui ne bougeait pas même sous les coups puissants de machette ou les vibrations de sa scie automatique quelques fois nécessaire pour couper les os des sangliers. Les quatre étaux, quant-à-eux, lui permettaient de faire sécher les peaux, essorer le sang des tissus, et, l'été, modeler les steaks à barbecue.
Sur le Ashley Hall Four Sation, Tommy avait trouvé le deuxième type de cadavre. Sur le bois, les corps mutilés de lapins étaient laissés à l'abandon et aux attaques des mouches qui venaient y pondre leurs œufs par milliers, dont certains avaient déjà éclos laissant apparaître des larves blanches. Ce détail fit penser à Tommy que les corps avaient dû être charcutés il y a minimum dix jours. Ca commençait à grouiller et l'odeur putride de la chair laissait à penser, elle aussi que personne n'avait touché les carcasses depuis un petit moment. La chair était devenue grise, noire à certains endroits. Le premier des lapin était serré dans l'étau qui prenait sa prise contre la colonne vertébrale de l'animal. Ainsi placé, le ventre à l'air, il avait été éventré, à moitié vidé et laissé les entrailles pendantes à la vue de tous. Un travail de porc qui n'étonna guère Tommy, connaissant Mike... Le second lapin, avait quant à lui été décapité, mais encore une fois, salement. La tête, d'où avaient été délicatement découpées les oreilles, tenait encore, par un bout de muscle entamé. On voyait sur l'os blanc les entames faites par des coups répétés que n'avaient pas réussi à couper net le squelette malgré plusieurs tentatives. Tommy ne s'étonna pas non plus de voir que les oreilles manquaient, Mike avait pour habitude de les garder, de les faire sécher et de les utiliser comme porte-clé, déco pour son trousseau du garage. Avec un poinçon il y faisait un trou afin d'y glisser l'anneau qui supportait les « objets décoratifs » et les différentes clefs. Enfin, plus troublant, il trouva un troisième lapin qui lui paraissait ne pas avoir été touché. Mais en s'approchant, il vit que l'animal avait été émasculé : orchidectomie et pénetomie, puis les parties placés à côté où se trouvaient aussi un scalpel tâché de sang. L'une des couilles avait la marque d'une morsure qui avait arraché la moité de la boule.
Tout étonnant que cela puisse paraître, cela ne surpris pas le moindre du monde Tommy : il était notoire que Mike, depuis qu'il était devenu clean, à l'inverse des autres junkies repentis, avait perdu sa capacité à honorer comme il se doit ses pulsions sexuelles. Il était impuissant et avait tout essayé pour régler ce problème qui n'allait que fort peu avec l'image que Mike avait de lui-même et de celle qu'il voulait donner : pilules de vigne rouge, ginseng, gingembre – matin, midi et soir - massages de bourses avec mélange céleri, cannelle, et fricassée de noyaux d'abricots. Il était allé jusqu'à rendre visite à un guérisseur amérindien en Caroline du Nord, de la famille iroquienne – Cherokee - qui lui avait conseillé les glandes de castor pour ses problèmes de peau et l'ingurgitation hebdomadaire de couilles de lapin. Il était bien connu que les lapins niquent sans arrêts ; il était donc bien normal qu'en bouffant des couilles de lièvres, il en deviendrait un lui-même. L'abruti avait cru le vieux sage et bouffait des couilles tous les dimanches après-midis avant de se coller devant son match de NFL, une binouze calée entre les jambes.
Pour Tommy, il était clair que le problème de bite de Mike, d'une manière ou d'une autre expliquait tous ses autres comportements. Les désirs sexuels refoulés se transformaient en mandales, violences verbales et humiliations que sa mère, chaque jours, subissait. Mike la molle compensait de toutes les manières possibles cherchant les possibilités de se placer en position de domination, d'expression de sa masculinité exacerbée, de dominer de tout son être.
En pensant à cela, le regard de Tommy se tourna vers l'étroit chemin qui entrait dans le sous-bois au fond du jardin. Il s'agissait de l'accès qu'avait taillé le propriétaire pour accéder au bois avec un buggy adapté à la chasse. On était loin de la démarche hippie de la création de véhicules pour la recherche de l'anticonformisme bourgeois.
L'engin, fabriqué dans son garage, avait été agencé pour la chasse de nuit. A l'avant, un large pare-buffle en U inversé servait, en cas de nécessité, à achever les animaux les plus réticents à mourir. Sur le toit, une très légère structure en plastique lui permettait d'y installer ses Pointers anglais, qui pouvaient de là-haut flairer les pistes et indiquer à leur maître la direction à suivre. Apposé sur la plate-forme une barre de feux lui permettait d'éclairer les bois à des dizaines de mètres et effrayer n'importe quel animal. Lorsqu'il partait à la chasse, il conduisait comme un dératé, fonçant à travers les bois comme un fou, la casquette John Deere – filet arrière pour aération- vissée sur la tête, le marcel porte-bonheur jamais lavé depuis sa première prise auréolé de ses sueurs passées, un fusil automatique dans la main droite déglinguant tout ce qui passait : buissons, fourrées, oiseaux, lapins, rongeurs, putois, biches, cerfs, sangliers. Il avançait dans le bois à coup de balles et réveillait la vie pour mieux la supprimer. C'était un putain de frustré avec une arme de guerre qui lâchait ses pulsions du haut d'un buggy tuné. Lorsque les animaux résistaient, agonisaient, il les finissait avec acharnement à coup de batte de base-ball jusqu'à sentir la vie quitter les corps. Puis il ramenait les cadavres et, sur son établi Ashley, charcutait, entaillait, coupait, un sentiment de toute puissance, un dieu ayant prise sur les êtres, un nouveau créateur – Mike était un niqué avec complexes qui a la possibilité de s'acheter des fusils automatiques.
Alors, quand Tommy vit la couille croquée, il ne fut pas surpris. Ca collait au personnage. Ce qui l'embêtait tout de même, c'était de voir le sang caillé sur la table du boucher. Cela faisait un moment que personne n'était pas revenu à la maison ce qui signifiait que sa mère et Mike avaient dû s'engueuler sévère. Il avait l'habitude qu'elle vienne, en dernier recours, chez lui en attendant que le conflit s'apaise, que l'orage passe. Cette fois, elle n'était pas venue ce qui ne pouvait signifier qu'une chose : elle était chez Suzie, son amie de trottoir qui, comme sa mère, s'était retirée du business il y a quelques années.
Par acquis de conscience, il jeta tout de même un regard à l'intérieur : pas de signe de vie. Il frappa avec force à la double porte en plexiglass – pas de réponse. C'était peine perdue.
Il décida de partir chez Suzie, à la recherche de sa mère.
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Trash America
Mystery / ThrillerDans une Amérique en dislocation, un jeune homme, Tommy Beau, tente de se sortir d'un monde violent , celui d'un ghetto où la loi du plus fort prévaut. Abandonné par ce qui lui reste de famille, il ne survit qu'à la force de ses poings et de ses con...
