Retour à la réalité

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Anna

Je bois un café avant de démarrer ma journée au scanner. Julien tourne en boucle dans mon cerveau et la douleur de mon pied ne fait qu'accentuer ces allers-retours incessants.

Ma rêverie s'arrête lorsque je vois Nico s'approcher. Je ne lui ai pas parlé depuis dix jours.

Il aurait pu m'envoyer un message. Je ne demandais pas la lune, juste de faire semblant d'avoir apprécié la nuit !

Je suis partagée entre la honte de mes actes indicibles et le plaisir que j'ai pu ressentir. Malgré tout, je ne pense pas réitérer l'expérience. Trop de sensations tue la sensation...

Il me hèle vivement en écartant les bras. « Hé salut ma belle ! »

J'arrive à peine articuler un « Salut ! » et m'embourbe dans un marécage d'émotions. La colère de ne pas m'avoir donné de nouvelles, la déception de les avoir déçus, la tristesse de ne rien représenter ou seulement un coup parmi tant d'autres. Enfin rien de positif !

L'expression de mon visage calme son entrain.

« Ca ne va pas ? Tu m'en veux pour la soirée ? » Cherche-t-il.

Je lève les sourcils et attends la suite.

« Je ne savais pas trop... Ça s'est fait sur l'impulsion du moment ! Tu n'as pas apprécié peut-être... Je sais qu'on a des pratiques un peu trash avec Julien, mais je te voyais bien avec nous ! »

Ma curiosité m'empêche de fuir. Je veux savoir si je peux encore le regarder dans les yeux, ou si je dois filer au fond d'un trou ! Avec un peu de grain à moudre, j'en apprendrai certainement plus.

« Non ! C'est juste que je me disais que je t'avais peut-être déçu ! »

« Déçu ? Tu rigoles, j'espère ! Ne fais pas ta mijaurée, tu as bien vu ce qui s'est passé, non ? »

« Désolé, Nico, je ne suis pas trop coutumière de vos habitudes de dépravés ! »

Il pouffe en secouant la tête et restreint l'espace entre nous pour rester discret. La cafétéria grouille de monde à cette heure-ci.

« De dépravés !!! Tu peux parler ! Non sérieux. Même si Julien et moi sommes des gens ouverts, les plans à trois demeurent rares ! Je suis plutôt pour le type de soirée que nous avions avant. A deux, on profite mieux de l'autre. »

Je le regarde intriguée. Il manque une pièce au puzzle.

« Alors pourquoi ? Et pourquoi moi ? »

Il sourit gentiment, un peu gêné.

«On se connait peu tous les deux en dehors de nos soirées, mais on s'accorde plutôt bien. Tu ne veux pas d'attachement. Julien et moi non plus. Et je te rappelle que tu voulais tourner la page sur ton ancienne vie, que tu trouvais fade et que tu m'as demandé d'épicer. En plus, Julien avait besoin d'un moment avec quelqu'un de bien. Je sais que je suis un peu tordu, mais je voulais te le présenter. Bref, j'ai fait d'une pierre trois coups, puisque j'ai moi-même passé une très bonne soirée ! »

Je ne sais plus trop quoi dire. Il est vrai que je lui ai dit tout ça. Après ma séparation avec Rodolphe, j'étais dévastée. Nous vivions dans le même quartier, avec des copains en commun. Il finissait son école de kiné, alors que je rentrais en Terminale. Plus âgé, il était promis à une carrière plutôt bien assise. Ma vie de princesse se dessinait grâce à son futur métier. J'étais séduite par ses cadeaux, moi qui avais toujours vécu dans la simplicité avec mes parents. Naïve, le quotidien me semblait simple et idéal à ses côtés. Au début, nous sortions beaucoup, puis insidieusement, nous ne voyions plus que ses copains à lui.

Je pratiquais la danse depuis l'âge de trois ans, et pourtant, il avait réussi à m'en éloigner. De trois cours, je passais à deux, puis un et plus rien. Je suis passée à côté d'opportunités de spectacles, et certainement plus...

Il avait fini par me phagocyter et me convaincre que la danse ne subviendrait pas à mes besoins, si je désirais vivre pleinement. Petit à petit, je me suis éloignée de ma famille. Bizarrement, ma mère et ma sœur m'avaient plusieurs fois demandé, si j'étais bien sûre de moi. Et bien entendu, je n'ai pas voulu entendre le message ! Nous nous sommes installés chez lui, près du cabinet dans lequel il commençait à travailler.

Et il y a eu ce soir, où je suis passée le chercher pour son anniversaire. Quelle grande idée ! J'ai ouvert la porte de son bureau. Il le fêtait déjà, tringlant allègrement sa collègue, qui lui offrait son intimité à plat ventre sur le bureau.

Voilà comment j'en suis arrivée à le quitter, et à sombrer pour mieux me reconstruire. Rodolphe a pulvérisé ma confiance en la gente masculine. Hors de question de m'attacher à l'un d'entre eux pour l'instant ! J'avoue garder un grand besoin de leur plaire et de leur proximité affective.

En cela, Nico répond tout à fait mes attentes.

« T'es quand-même complètement barré ! » je lui rétorque avec un grand sourire.

Il rit franchement. « Noon ! Pas le moins du monde ! Avec du recul, je sais que j'avais raison. Tu as bien vu ? »

« Qu'est-ce qu'il fallait voir ? »

« Entre vous ! Ne fais pas l'innocente ! » M'affirme-t-il ses yeux bleus rivés dans les miens.

Je tente de m'éloigner pour jeter mon gobelet. Il me suit et poursuit.

« Bon, il faut que tu saches que Julien a pour habitude de rentrer chez lui, quand il est satisfait. Et là, il a dormi avec toi dans ses petits bras musclés. Il t'a filé son t-shirt, que tu as conservé, puisqu'il m'en a pris un et que je n'ai pas retrouvé le sien... »

Son regard reste ancré sur moi. Toute son attention se porte sur mes réactions.

« Hé ! » je m'insurge « Merci pour tes déductions Sherlock Holmes ! »

«Hé quoi ? J'ai tort ? T'inquiète, je me tairai à propos de votre câlin matinal. Je pense que j'aurais pu dormir n'importe où, ça n'aurait pas eu beaucoup d'importance...»

Mon cœur s'arrête net. Putain, le con ! Il ne dormait pas ! Il a un sacré dossier sur moi ! Quelle honte !

Dans les bras de Julien, je me trouvais en paix à dix mille lieux du reste du monde. Cette calme contigüité était merveilleuse. Ni lui, ni moi n'avons cherché à bouger durant cette nuit.

J'aurais été bien incapable de me préoccuper du reste ! On avait couché à trois, alors une fois de plus à côté de Nico, que je pensais de surcroit endormi....

Je reviens à la réalité en face à face avec Nico. L'excès d'émotion enflamme mes joues et réduit à néant mes chances de lui répondre finement. Il sourit vainqueur et me donne une tape sur l'épaule. Et là, c'est trop pour moi !

« En tous cas, hier, il m'a broyé le pied ton pote ! Tu ne m'avais pas dit qu'il travaillait ici ! » Je lui débite d'une voix pleine de reproches et bien trop aigüe.

Il se mord la lèvre pour ne pas rire. Il se penche pour poser un baiser affectueux sur ma tempe. Ça m'énerve d'être aussi lisible !

« Non mais c'est vrai ! J'ai vraiment mal ! » J'insiste, alors qu'il s'enquiert de notre programme commun.

« Donc si tu as trop mal, pas de danse ce week-end ? »

« Non, pas là. Je vais chez ma sœur ce week-end. On se verra la semaine prochaine ! »

Ma sœur Clara tombe à pic, car je n'aime pas mentir. Je ne sais pas comment lui dire, mais je me sens bien incapable de recoucher avec lui. Je gagne ainsi quelques jours de réflexion pour mettre au point une explication, sans l'offenser.


Tant que je pourrai t'aimer (en cours)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant