Anna
Clara dépose le dossier sur la table et s'assoit. Ses spasmes rythment ses pleurs, Son attente transperce son regard, qui m'implore.
Je ne cerne pas bien ce qui se trame, mais je ne le sens pas. Elle parait attendre ma parole, comme un croyant celle de Dieu, un accusé celle du juge. Je ne suis ni l'un ni l'autre. Jamais je ne pourrai lui donner la voie à suivre. Je ne suis pas elle.
Elle patiente, elle scrute, elle espère.
L'intensité de son regard me fait comprendre que mes prochaines réactions resteront gravées à jamais dans sa mémoire. Certains moments de la vie ne tolèrent aucun égarement. Apparemment, celui-là va en faire partie. Merde, pourquoi moi et maintenant ? Je me prépare à tout maîtriser.
Ses yeux sont rivés sur mon visage, alors que je feuillette les bilans sanguins, puis les comptes rendus de mammographie, d'échographie. Vient ensuite l'IRM, la convocation pour le rendez-vous d'annonce...non pas ça ! La biopsie. Le TEP-scanner. Finalement la décision du staff de médecins : chirurgie avant irradiation et hormonothérapie.
Impossible de s'embrouiller dans les détails, surtout pour moi. C'est mon quotidien et elle le sait. Je ne vois que le stade d'évolution : T2N2M2. Effectivement, ça ne pouvait pas être pire, même si en réalité, il y a pire.
Maîtrise-toi ! Souffle ! Calme-toi !
Là, on ne parle pas de madame Durand, que je prends en charge un quart d'heure pour son examen, ni de l'IRM du nichon de dix heure trente.
Là, il s'agit de ma sœur. Le seul lien affectif familial qu'il me reste vraiment.
Je n'imaginais pas une telle déferlante émotionnelle. Un tsunami, rien de moins. Mon cœur bat des records de pulsations, mes poumons ont rétréci de moitié tellement mon souffle se fait court. Mes tripes se plient et se replient sur elles-mêmes dans une douleur extrême.
Pourtant, je suis blindée. Je les côtoie chaque jour ces femmes, qui se battent, qui souffrent, qui me montrent le courage, la remise en question de leur vision de la vie ou bien leur désespoir, l'abandon de leur entourage.
Je suis empathique, je les écoute, je les comprends. J'emmagasine au quotidien du savoir, pour le jour où un proche sera touché...Je saurai réagir...
Tu parles ! Qu'est-ce que le savoir face à la détresse ? Face à la mort ? Parce que c'est bien elle qui s'annonce au loin.
Alors, le cerveau droit détruit le gauche. L'affectif pulvérise tout aspect raisonné. Je ne suis plus que tristesse, colère, et surtout déni.
Je sais trop les souffrances qui l'attendent. Je reste stoïque. Ne pas en rajouter pour la protéger. Tant que je peux.
A mon grand dam, je soupçonne déjà ce qu'elle a pu ressentir, seule, après un examen réalisé entre midi et deux.
Clara me raconte effectivement ce que je craignais. Ses paroles sont confuses, mais je visualise très bien le tableau. Plus d'une heure après la compression de ses pauvres seins, le médecin l'appelle et l'installe dans une salle de consultation. :
« Ecoutez, vous avez des densités suspectes sur le sein droit. Il vaut mieux agir rapidement. Ma secrétaire vous a préparé le programme. Alors...vendredi à onze heures pour l'IRM, lundi à huit heures pour la biopsie et mardi à neuf heures pour le TEP, à jeun surtout. Il faut ABSOLUMENT que tout soit fait pour le mardi, parce qu'on en parlera au staff du mardi soir. Sinon, ça risque d'être compliqué pour prévoir le bloc. Vous reverrez avec ma secrétaire pour les détails des examens. Ne vous inquiétez pas, il vous suffit de vous laisser guider ! »
Alors qu'elle peine à prononcer les derniers mots, elle s'effondre sur mon épaule. Je caresse ses cheveux et pose un baiser sur sa tempe.
Elle me supplie. « Anna, je comprends rien ! J'ai mal nulle part ! Je vais passer ma mammo et je me retrouve à passer pleins d'examens, Personne ne me dit rien. Mon corps est devenu un étranger ! On me prend, on me découpe. Pourquoi on me fait tellement mal ? Comment je peux me laisser guider, si je ne sais pas vers où et pour éviter quoi ? Je dois faire quoi, Anna ? Et eux, qu'est-ce qu'ils vont me faire ? Me laisse pas ! »
Rien ne sert de se mentir. Son cancer est déjà bien avancé avec des métastases osseuses et une « progression hépatique », comme noté dans un des comptes rendus.
Je prends sa main dans la mienne pour assumer le rôle qu'elle me donne. Celui de l'unique personne en qui elle place toute sa confiance, l'attente de la sincérité que l'on doit à un être humain. En prime, l'espoir sous-jacent d'entendre que tout va bien se terminer.
C'est impossible que ce soit vrai, que ça lui arrive à elle. Je vais ouvrir les yeux...
Je bats des paupières et rien ne se passe. Ma sœur pleure toujours et c'est bien mon t-shirt, qui absorbe ses larmes.
Je relève le défi, malgré l'abîme ouvert dans mon cœur. Je n'ai pas d'autre choix. Je voudrais n'être jamais venue aujourd'hui. Mes yeux se gonflent de larmes. Malgré ma gorge étranglée, j'essaie de lui expliquer la suite.
La prise en charge psychologique a été déplorable. Personne ne lui laisse le temps, ni quelques armes pour accuser le coup.
Je suis sa seule porte de sortie. Ca me rebute, mais je ne la laisserai pas.
Je lui propose de l'accompagner pour les premières séances de radiothérapie, dont elle ne connait pas encore la date. Elle sait qu'elle prendra également des comprimés sur du long terme, pour éviter une éventuelle propagation. Mes explications lui suffisent.
"Et Vincent ?" Je m'enquiers.
" Je ne veux pas l'inquiéter ! "
Je contiens ma réponse. " Tu ne lui as rien dit ? "
" J'attendais ton avis..."
C'est donc ça ! Elle se déleste de la prise en charge. Je vais en chier !!!!
" Bon, je vais être franche avec toi, mais ça n'engage que moi. Tu devrais lui dire. Entre les allers et retours pour le traitement, la fatigue et probablement les modifications physiques, tu auras besoin de soutien. "
Elle m'écoute comme personne. Je réponds à ces questions.
En fin d'après-midi, fatiguée par l'expulsion de toutes ses émotions, elle peine à garder les yeux ouverts. Je la pousse à s'allonger sur son canapé, pendant que je finis de ranger.
Une fois terminé, je la trouve assoupie. J'ai honte, mais je suis soulagée de pouvoir éviter son regard. Je dois fuir au plus vite, parce que moi aussi, je dois digérer la nouvelle !
Je récupère la couverture posée sur leur lit et recouvre ma sœur, ma conscience apaisée un instant par cet acte maternel.
Dès que j'ai fermé la porte, mes larmes coulent sans s'arrêter. Même lorsque je franchis le seuil de mon appartement.
Comme un automate, je me déshabille et file sous la douche. J'ai besoin de me laver le cerveau.
L'eau ne sert à rien dans ce cas. Alors j'abrège. Une fois confortable, en débardeur et jogging, je cherche mon purificateur d'esprit dans le placard désespérément vide.
Ouf ! Il me reste une bouteille ! Un vieil alcool de poire beaucoup trop fort... Ca ira bien.
Après quelques verres, ça ne va toujours pas ! Faute d'apaisement, j'opte pour un dérivatif.
Je prends mon téléphone...
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Tant que je pourrai t'aimer (en cours)
Storie d'amoreSa vie casanière d'avant, Anna veut mettre une croix dessus. Cette fois, plus personne ne décidera pour elle. Elle change d'hôpital, d'appartement. Sa résolution première : lâcher la bride et rattraper le temps perdu. Elle croise alors la route de J...