Texte 15

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« Où est encore passé Valentin ?

- Je crois qu'il est avec l'une de ses conquêtes. Comment il s'appelait déjà ? »

Etendue sur un canapé, les bras derrière la tête, Alice avait répondu avec une nonchalance alarmante. Un livre ouvert se tenait sur son ventre, s'élevant et descendant légèrement au rythme de sa respiration.

L'air chaud et sec ne faisait que gagner en température à l'intérieur de l'entrepôt. De grosses gouttes perlaient sur le front de Fen, qui essuya son front du revers de la main.

« Ah oui, Christophe, non ?

- Nan, c'était le beau brun plus benêt que ténébreux, lui. Celui-là, c'est un blondinet à lunettes. Il a pas l'air bien méchant... Le pauvre ne sait pas sur quel genre d'homme il est tombé.

- Valentin va sûrement lui faire cracher tous ses sous avant de le jeter... Enfin, ça nous rapporte toujours un peu d'argent... Même si, bon... »

La louve sursauta en entendant un claquement vif et sonore. Alice s'était légèrement relevé et avait frappé de toute ses forces le tissu du canapé. Le son produit n'avait été guère impressionnant, mais plongée dans ses pensées, Fen avait été ramenée à la réalité d'un seul coup.

« Fen, scrupules...

- Ah, oui, pardon. Haha, ce n'est pas ma faute si je n'aime pas l'idée de dépouiller des pauvres innocents. »

Désormais vaguement assise, Alice avait repris dans ses mains son livre et parcourait désormais de nouveau les pages de celui-ci. La Déchue aux cheveux noirs de jais semblait absorbée dans son récit, mais au lieu de s'affaisser avec la nonchalance d'il y a encore quelques instants, elle avait adopté une pose bien plus droite, tenant le livre d'une seule main, sur le côté, à une vingtaine de centimètres de son visage.

Rien n'était écrit sur la couverture, et celle-ci était d'un blanc uni. De mémoire de Fen, Alice avait toujours eu ce livre avec elle. Elle n'avait jamais explicitement refusé de parler de son contenu, mais la bande avait toujours respecté son silence à ce sujet.

Fen elle-même avait des secrets et des sujets qu'elle préférait ne pas aborder.

« Quand même, Fen, avoir été un assassin et ressentir des scrupules à voler, c'est pas un peu hypocrite ? »

Comme son passé par exemple.

...

La louve soupira tout en essuyant à nouveau la sueur qui s'était accumulé sur son front.

« Ce n'est pas la même chose. Les personnes que je tuais était de mauvaises personnes.

- C'est très subjectif tout ça, avait répondu immédiatement Alice, sans même lever les yeux.

- On peut changer de sujet ? »

La Déchue tourna lentement une page.

« Bien sûr... Dans ce cas-là, j'ai une autre question. »

Ayant finalement trouvé un mouchoir, Fen s'épongeait désormais un front qui ne semblait pas vouloir s'assécher.

« Oui, je t'écoute...

- On est en plein cagnard... Ce serait pas une bonne idée de retirer le blouson. »

Le silence qui suivit fut particulièrement long, et probablement gênant pour l'un des deux partis.

« ...

- ... Excellente question évidemment. Je pourrais te renvoyer la même. »

Alice arborait effectivement une veste noire par-dessus son t-shirt. Toutefois, à côté du lourd blouson de Fen, ce vêtement passait pour un simple morceau de tissu, et non comme une arme de déshydratation massive.

Alice ne releva même pas la pique, qui alla se planter dans un silence froid, mais qui ne changea malheureusement en rien la température actuelle de la pièce.

« Bon, ok, c'est juste que c'est un peu le symbole de mon statut. Si je ne le porte pas, c'est un peu comme si je n'étais plus moi-même, comme si je n'étais plus votre chef. Ce n'est pas comme si j'avais grand chose à part ça, tu sais. »

La Déchue aux crocs acérés baissa les yeux, se remémorant des images d'un autre temps, presque d'une autre vie. Elle se rappela cette journée d'hiver, et celles qui suivirent.

« Et puis, c'est le cadeau d'une vieille amie aussi. »

Lorsqu'elle releva le visage, Fen fut surpris de voir Alice de bout, le livre fermé tenant vaguement entre ses doigts. Sa silhouette contrastait avec l'impressionnante lumière qui se dégageait de la fenêtre derrière elle, alors que le soleil rasait l'horizon. L'esquisse d'un sourire était apparu au coin de ses lèvres... Ou, du moins, c'est ce que crut voir Fen.

« Parfois, je me demande ce qui m'a pris pour suivre quelqu'un comme toi, et puis tu sors ce genre de réponses... Et je me dis que c'était ridicule de se poser la question.

- C'est... censé être un compliment ? »

Mais Alice ne répondit jamais à cette question, préférant simplement tourner le dos, les bras croisés derrière elle.

« Un orage devrait pas tard à arriver.

...

Je crois que ça nous fera le plus grand bien. »

[Apocryphe] (Improctobre 2016)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant