L'anonymat, cela protège, cela donne une certaine immunité dans la rue. On se sent éloigné, coupé des horreurs de la vie. Je ne me préoccupais pas des piétons autour de moi. Ils étaient blancs, noirs ou jaunes, blonds, bruns ou châtains, ils avaient les yeux bleus, verts ou marron, ils étaient grands, petits, gros, maigres, chevelus, chauves ou même nains. Rien ne m'intéressait et personne ne s'intéressait à moi, c'étaient les lois de la rue.
Je me concentrais afin de ne pas laisser s'échapper toutes les feuilles non accrochées à mon classeur. Ces feuilles, un mélange de souffrance et d'espoir, contenant d'un côté un travail qui me consumait petit à petit, et de l'autre mes projets d'évasion de cette vie, des projets qui s'effaçaient avec l'encre au fil du temps.
J'étais pressée de rentrer chez moi, ne sachant pas si j'allais pouvoir retenir mes larmes de lâcheté encore longtemps. La vitesse de mes pas a brusquement augmenté au tournant qui allait me mener vers mon appartement. En une fraction de seconde, tous mes papiers se sont répandus sur le sol.
Un coup de vent, une maudite bise, qui emporte les feuilles comme elle emporte les rêves et les cauchemars.
Un coup de vent, une maudite bise qui vient caresser la surface de l'œil pour raviver les larmes lâchement enfouies.
Le monde entier m'en voulait, j'en voulais au monde entier. Ma vie se résumait aux hauts et bas que ces feuilles exécutaient en suivant les mouvements imprévisibles du vent. Une existence qui déclinait peu à peu au fil des ans, peu à peu au fil des mois, peu à peu au fil des semaines, peu à peu au fil des jours. Et ce jour là, ma vie empirait un peu plus chaque heure qui s'écoulait au rythme lent et étouffant du tic tac des horloges.
Je maudissais ces horribles papiers, tous. Mes rêves s'étaient envolés, ils ne comptaient plus. Je ne pouvais plus me battre pour eux, l'univers me le faisait comprendre à chaque étape de cette journée.
Avec peine, je courbai mon dos et me retrouvai baissée, à genoux, à terre, pour ramasser la paperasse déjà en train de s'imbiber de l'eau de pluie. Pourquoi s'acharner ? Je ne savais pas vraiment, mais se rendre si facilement, de cette manière, était une chose impensable.
La plupart des papiers étaient réunis au sein de ma main mais il en restait encore deux ou trois un peu plus loin, déjà piétinés par une vingtaine de personnes, écrasant mes rêves comme des centaines l'avaient fait auparavant.
Je les fixais sans aucune envie, je me devais de ne pas abandonner, mais je n'en pouvais plus, il était temps. Comme si ma pensée avait été entendue, une main les a saisis un par un. Les rassemblant, les volant, me les dérobant.
Pourquoi donc? Quel intérêt ce personnage trouvait à des papiers trempés et froissés ? Pourquoi vouloir les éloigner de moi ? Pour encore plus me ruiner la journée? Quel intérêt ?
Il les avait tous. Et il s'est enfin décidé à se relever et à partir. Je n'avais pas envie de lui courir après, de lui reprendre ma propriété, la loi du plus fort s'appliquait dans la rue, je n'allais pas m'y risquer, encore moins pour des rêves bientôt enterrés.
Il se dirigeait vers moi, il me regardait, il avait compris qui était le propriétaire des documents qu'il tenait, et il osait me le rappeler, m'humilier.
Il s'agenouilla. Et me tendit sa main, dans un élan de gentillesse inattendue, inexplicable, inconnue. J'hésitais, je ne peux pas faire confiance à n'importe qui. Le monde est fait de monstres, d'impolis, de personnes qui ne portent aucun intérêt à personne.
Comprenant ma perplexité, il retira sa main pour me tendre celle retenant les papiers.
Comme ça. Cet homme à la peau caramel, aux yeux marron, petit, maigre, brun venait de se préoccuper de moi. De l'autre côté de la rue, une femme et ses enfants faisaient la manche pour se nourrir et ce jeune étranger avait choisi de m'aider à moi, de m'aider avec mon problème, de se consacrer à moi.
Moi.
Lui.
Il avait remarqué que j'étais blanche, petite, grosse, rousse aux yeux verts. Il avait compris mon incapacité à retenir ces feuilles, mon incapacité à les faire revenir, mon abandon. Il l'avait vu, lui, il l'avait remarqué, lui, il avait agi, lui.
Lui.
Qui faisait cela de nos jours? Personne.
Personne sauf lui.
« - Merci », avais-je réussi à articuler dans un souffle.
« - De rien », répondit-il avec un accent étranger.
Il m'adressa un sourire, si simple, si discret, si doux, si apaisant dans ce monde sans cœur.
En inclinant la tête en guise d'au revoir, il a emprunta le passage piéton pour donner une pièce de deux euros à la petite famille.
Et voilà qu'une chose incroyable s'est produite: j'ai souri.
Vraiment. Intensément. Longtemps.
Mes lèvres dessinaient un arc dont les extrémités se dirigeaient enfin vers le haut. Elles n'ont pas bougé, elles sont restées en place, comme un automatisme.
Le bonheur? Était-ce cela? Impossible, le bonheur n'est qu'un idéal inatteignable de nos jours. Mais mon être entier me poussait vers cette pensée, vers cette certitude. Je ne pouvais pas croire que cela pouvait être vrai.
Mes pieds m'ont levée, mes mains ont ramassé le reste de mes affaires, ont rangé les feuilles dans mon sac et je suis donc rentrée chez moi, détendue, apaisée, sereine.
J'ai étalé mes rêves sur mon bureau et je les ai sérieusement étudiés, j'ai remarqué le reste des feuilles contenant mon malheur et je les ai jetées, sans remords, je ne regrettais pas de me débarrasser de mes problèmes pour me consacrer aux belles choses.
J'ai ouvert mon placard, j'y ai observé la corde et le tabouret, puis j'ai refermé derrière eux.
Ce n'était pas pour de suite, ce n'était pas pour aujourd'hui.
Merci, étrange étranger
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N O U V E L L E S
Historia CortaUn recueil de nouvelles, tout ce qu'il y a de plus simple... Chacune d'entre elles est indépendante. Sinon j'y met aussi les sujets d'invention que j'écris pour le lycée, allez, bonne lecture!
