Hors de la Meute

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La maison au loin projetait dans la nuit les lueurs colorées de la fête qui grossissait en son sein. Les rires et les chants se mélangeaient dans un superbe vacarme qui bourdonnait aux oreilles de l’unique invité qui ne s’y était pas mêlé. Assis dans les herbes hautes qui embrassaient le lac, abrité par les quelques arbres dressés dans la clairière, il contemplait la lune. Le ciel était sombre et sans nuage, juste les étoiles et leur mère. Dès que le soleil les avait quittés, il s’était éclipsé pour s’isoler dans la campagne. La meute d’ami n’avait même pas remarqué la disparition d’un de ses membres. Le voilà seul et tranquille.

La musique était forte, chaque impulsion faisait vibrer la terre et trembler les feuilles. Lui n’entendait que le vent, les brindilles qui se frottaient sous son souffle et l’eau qui venait caresser la vase de la rive. Quelques insectes avaient entamé leurs sérénades nocturnes qui faisaient chavirer le coeur de notre amoureux. Amoureux de ce qu’il voyait. Amoureux de ce qu’il sentait. La fraîcheur du soir l’enveloppait tout entier, lui caressait la peau, y faisait naître les frissons qu’il ne ressentait nulle part ailleurs. Il agita sa main dans les airs pour décrocher une étoile qu’il serrerait contre lui. Elle était loin. Bien trop loin. Si loin qu'il laissa tomber sur sa joue une seule et délicate larme qu’il vint déposer sur le bout de son index. Il l’observa en souriant tristement. Elle était jolie. Toute petite et ronde. Fragile, frémissante à chaque passage du vent, au visage scintillant comme si, en silence, elle le rejoignait dans ses pleurs. Il tendit le bras vers le ciel de façon à ce que la goutte enfermât une étoile. Elle était splendide, elle était sienne. Vibrante, elle vivait dans sa bulle de cristal. Son corps ondulait, elle dansait. Il voulut l’embrasser. Il s’avança et quand il toucha son étoile, elle se brisa sur ses lèvres. Elle était salée, délicieuse et morte. Il pleura de nouveau, il voulait la récupérer, il en attrapa une autre. Cette fois, il la laissa tranquille, il allait se contenter de l’admirer. Celle-ci était plus grosse, plus mûre. Il voulut l’emmener avec lui, l’emporter au bout du monde. Mais à peine s’était-il levé qu’elle disparut. Il avait été trop brusque. Elle bascula, chuta jusqu’à éclater sur le sol, sans qu’il n’ait eu le temps de la sauver. Il s’était pourtant élancé à terre mais il avait été trop lent. Il se mit à fouiller parmi les tiges immenses, à s’y noyer, mais il ne la retrouva pas. Il l’avait, elle aussi, perdue. Alors il recommença. Il en captura une toute petite. Elle lui souriait, il en était certain. Il ne prit pas le risque de la bouger, il ne prit pas le risque de bouger lui-même. Il ne faisait que lui sourire en retour. Elle rougit, lui aussi. Elle s’agitait nerveusement dans sa maison. Lui tremblait d’envie de la prendre dans ses bras. Le vent le devança et une bourrasque renvoya son étoile valser dans les cieux. Il laissa échapper une plainte en voyant sa bien-aimée se faire emporter au loin. Ses sanglots prirent le dessus sur le bruit des festivités de ses camarades. Il n’y avait plus pour lui que le monde et sa peine.

Il resta un instant ainsi, à supplier le retour de ses amantes sans parvenir à récupérer une seule autre larme, tant elles fuyaient. Sa bouche s’ouvrait, des sons en sortaient, mais pas de mots. Incapable d’articuler, il geignait, pleurait, mais il ne parlait pas. En loup solitaire, il hurlait instinctivement vers la lune, sans raison. Il la voulait elle. Il brûlait pour sa splendeur. Elle le regardait droit dans les yeux, avec plus de sincérité que n’importe qui auparavant. Mais jamais il ne pourrait la posséder, aucune larme ne la contiendrait. Elle était bien trop grande, trop imposante, trop majestueuse. Objet du désir pur, étrangère aux soucis de la réalité.

De l’autre côté du lac, la lisière de la forêt dessinait un horizon sombre, presque mort, qui se gardait de dévoiler la vie sauvage qui se déroulait au-delà. Les arbres se dressaient fièrement au devant de cet univers impénétrable. Et pourtant, plus il regardait en direction des bois, plus il lui semblait que les troncs glissaient derrière lui pour repousser la frontière jusqu’à l’inclure dans ce monde plus bestial, fantastique, et coupé de celui de ses semblables.

Il baissa un peu plus les yeux, la surface du lac ne bougeait presque pas. Seul le vent parvenait parfois à la froisser. Les eaux étaient noires, plus obscures que le ciel qu’elles reflétaient. Ses pupilles déployées trahissaient sa fascination. C’est à ce moment qu’il la vit. Elle était descendue, juste pour lui. Elle l’attendait, là, au centre du lac. Ronde et immense, elle se baignait. Nue, blanche, pâle comme la neige, une tâche claire au milieu de l’encre noire. En ballerine vedette, étoile montante, elle s’était avancée sur le devant de la scène pour offrir sa grâce à un coeur simple. Il ne pouvait pas la quitter des yeux. Elle lui dit de se lever, il se leva. Lentement, il défit les boutons de sa chemise et la laissa tomber au sol. Puis il se défit de son pantalon. Il continua jusqu’à former une pile de vêtements aux pieds de son corps nu. Il descendit sur ses genoux, pressa l’herbe dans ses mains, ferma les yeux, prit une profonde inspiration, les rouvrit. Elle était toujours là. Il traîna ses genoux dans la terre et se fraya un passage jusqu’à la rive. Chacun de ses mouvements était brusque, comme s’il luttait contre les griffes du sol qui laissaient trace sur sa peau blême. Tâché de sang vert, il se redressa pour contempler le spectacle de toute sa hauteur. Les vagues firent le premier pas. Elles commencèrent par caresser le bout de ses orteils, puis elles devinrent plus insistantes. Quand elles se retiraient, elles tentaient de s’accrocher, mais elles ne faisaient que glisser en arrière, pour ensuite revenir, sans cesse et plus acérées. Il s’avança un peu plus et les flots ancrèrent ses pieds. Ils étaient glacés. Il continua, il ne s’arrêtait plus. Porté par un souffle animal, un désir brutal, il voulut retrouver son astre, sa lumière qui l’hypnotisait.

L’eau du lac le prit par les poignets, elle encercla sa taille, s’y agrippa désespérément. Plus il se débattait pour avancer, plus elle remontait sur son torse. Elle le serrait, le retenait, l’embrassait, mais il luttait. La lune l’attendait un peu plus loin, elle commençait à trembler d’impatience. Et si elle décidait subitement de repartir avant qu’il ne pût la rejoindre? Il fendait les flots tant bien que mal de ses membres nus. L’eau essayait de le garder avec elle mais il glissait entre ses doigts. Alors elle grimpa sur sa poitrine jusqu’à le saisir à la gorge. Il ne s’arrêta pas pour autant. Les yeux rivés sur sa belle ronde, il traînait ses pieds dans la vase et les premières algues qui, elles aussi, commençaient à s’accrocher à lui. Peu à peu, les profondeurs visqueuses emprisonnèrent ses pieds, si bien qu’il resta coincé au fond quand l’eau vint délicatement fermer ses paupières. Quand il rouvrit ses yeux, il ne vit plus que le noir, la lune ne l’avait pas attendu. Il voulut remonter pour la rappeler à lui mais il n’y parvint pas. D'autres algues étaient venues le rejoindre pour le ligoter. Il ne pouvait plus se mouvoir. Il releva la tête, les astres s’en étaient allés.

Immobile, il observait chaque bulle qui s’échappait de sa bouche dans l’espoir d’y voir une étoile qui l’aurait rejoint. Mais elles ne reviendraient pas, elles l’avaient abandonné, pour de bon. Petit à petit, les bulles disparurent elles aussi dans l’obscurité. Il essaya de crier pour retenir la dernière mais elle s’envola à son tour, lentement, sans même un regard, le laissant seul dans les abysses. Il cessa de lutter et tomba au fond du lac. Un peu de vase se souleva au contact de son corps. Il n’y eut pas de bruit. De nouvelles algues vinrent le recouvrir. Il avait cessé de lutter. Il prit une profonde inspiration. L’eau se faufila dans ses narines, descendit dans sa trachée, remplit ses poumons. Elle finit par affluer dans ses veines, gorgea son coeur, glaça ses muscles, imbiba son corps tout entier. Les flots s’étaient complètement emparés de lui. La peau du bout de ses pieds s’étira, se détacha, puis partit. S’en suivirent les extrémités de ses doigts qui se dissolvèrent dans l’eau. Après un certain temps, il sentit son visage se ramollir à son tour, la peau se sépara peu à peu de ses muscles pour s’en aller valser avec les vagues. L’enveloppe de son corps entier s’évadait. Il voulut fermer les yeux, mais ses paupières s’étaient aussi envolées. Alors il observa les algues qui le couvraient d’une seconde peau, elles le serraient, avec tant de force qu’il s’enfonçait dans le fond.  Il ne ressentait plus rien sinon tout ce qui l’entourait.

Son corps n’était plus. Envasé, ou dissout ? Il ne pouvait pas le savoir et n’y pensait pas. Il regardait fixement vers la surface. Elle avait rosi et scintillait par endroits. Il sourit. Les étoiles l’avaient rejoint, en fin de compte.

“La nature nous a créés avec la faculté de tout désirer et l’impuissance de tout obtenir” 

- MACHIAVEL

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⏰ Dernière mise à jour : Apr 29, 2020 ⏰

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