Chapitre 12 - Hikari

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Qui suis-je désormais ? Je suis incapable de dire combien de personnes j'ai tué ; pire, je n'éprouve plus rien pour mes victimes. Je paniquais à la vue du sang il y a quelques mois. Aujourd'hui, j'en fait jaillir des litres sans sourciller. Je me surprends parfois à admirer ces effusions, comme si je m'émerveillais devant une oeuvre d'art dont je serais l'auteur. On pourrait penser que toutes ces horreurs m'empêchent de dormir la nuit, mais c'est tout le contraire : j'ai depuis longtemps passé le stade des remords, et la qualité de mon sommeil dépend maintenant de la qualité de mes meurtres : plus je m'applique dans une exécution, plus vite je m'endors le soir. Je suis devenue malgré moi une psychopathe assoiffée de sang, littéralement. En être consciente est tout ce qui me raccroche encore à un semblant d'humanité.

Comment ai-je pu en arriver là ? C'est avant tout leur faute. Ces Assassins, toujours plus nombreux, tuez-en un, trois autres rappliqueront. Ils nous chassent, de jour comme de nuit, ne nous laissant jamais plus que quelques heures de répit. Ils sont convaincus que tout cela n'est qu'une battle royale. Lorsqu'ils nous auront éliminé, ils s'entre-tueront. Et petit à petit, ils nous affaiblissent. Nostar y est passé, Prechan est blessé à la jambe depuis plusieurs semaines. Kiki et moi avons pris les devants et assumons pour l'équipe ce massacre quotidien auquel nous nous livrons. Notre expérience au combat s'améliore de façon exponentielle ; nous avons d'ailleurs relevé la plupart des habitudes de nos ennemis, ce qui nous rend la tâche beaucoup plus simple. Mon corps s'est musclé au fil de mes acrobaties toujours plus agiles, mon esprit s'est endurci au fil des péripéties. Dans ce monde d'hommes, je me bats à la fois pour ma survie et ma dignité. En plus d'être devenue une combattante, je suis devenue une femme. J'ai rapidement compris, et à mes dépends, que pour mes poursuivants, mes atouts féminins importaient plus que ma tête. Ces derniers m'ont sorti de plusieurs pétrins, mais bien que mon intégrité physique soit toujours intacte, j'ai peur que ce ne soit qu'une question de temps avant qu'un de ces porcs ne vienne me voler ce qui me reste d'innocence. Alors, je me bats. Je taillade, je tranche, je surine, j'éviscère. Je mets de côté les principes moraux inculqués durant mon enfance et j'efface toute forme de vie qui croise mon chemin. Seuls mes amis ont le droit de vivre autour de moi ; de par ma folie meurtrière, je les dissuade de s'abandonner à la moindre montée d'hormones. La violence est le prix de ma liberté ; non, je ne suis pas une jeune femme de dix-huit ans psychopathe, je suis une jeune femme qui se bat pour sa liberté, sa dignité et sa vie.

Quand rentrerons-nous chez nous ? Je ne sais pas si je dois me réjouir du changement de décor que nous observons depuis quelques jours : nous avons quitté les plaines pour monter progressivement en altitude, et avons atteint ce que Prechan appelle une région volcanique. Nous contournons régulièrement des cratères remplis d'eau acide dont j'ai pu découvrir les vertus en poussant l'un de mes assaillants dedans : celui-ci a fondu presque aussitôt au contact du liquide. Mais ces lacs ne présentent pas qu'un seul danger : notre leader craint que leurs vapeurs soient toxiques. Pour l'instant, aucun d'entre nous n'a encore montré de signes d'empoisonnement, mais dans le doute, nous préférons hâter notre pas, sachant que nous sommes encore loin du sommet de notre ascension. Ah, pourquoi faut-il que tout ce que nous croisons, vivons, traversons soit démesuré ou aux limites du réel ? Heureusement, les Blobs ne sont plus de la partie. Personne n'a d'ailleurs trouvé le moyen de les tuer, à croire que c'est impossible. Whyso a supposé que l'eau était leur faiblesse, mais nous n'avons jamais eu l'occasion de tester cette hypothèse, n'ayant pas de contenant assez grand pour que cela soit réellement efficace.

Whyso ? Il n'a pas dit un mot depuis la mort de Nostar. Ça l'a profondément affecté, je l'entends parfois sangloter la nuit. J'aimerais l'aider, mais il veut rester seul. Il marche toujours loin devant nous, tandis que Kiki et moi assurons les arrières de notre quatuor, d'où viennent la plupart des Assassins. J'ai l'impression qu'il attend que la mort vienne le chercher, qu'un événement aléatoire le surprenne et que ça lui serve d'excuse pour quitter ce monde. Pas que le décès de son ami lui soit insurmontable, mais il doit en avoir ras-le-bol de cette aventure sans queue ni tête, et être frustré de ne pas savoir si... S'il peut mourir sans craindre de vraiment mourir. Peut-être qu'il suffit de se tirer une balle pour revenir dans le monde réel, peut-être sommes-nous vraiment dans le monde réel et sommes soumis aux règles de la réalité ; nous n'en savons rien, et c'est pourquoi je préfère agir comme si ma vie en dépendait, plutôt que de prendre cette situation à la légère. Mais Whyso, lui, semble encore hésiter. Et cette incertitude l'amène chaque seconde un peu plus vers l'abandon. Nos encouragements et condoléances ne suffiront pas à apaiser sa frustration, elles risquent même de l'aggraver, car il ne nous considère pas comme de véritables alliés. Il ne faisait confiance qu'à Nostar, une confiance que notre défunt ami a difficilement obtenu ; et même s'il apprécie sans doute l'aide que nous lui apportons au quotidien, il s'interdit toute forme d'empathie à notre égard. C'est sa manière de refuser sa condition, et tant que ce refus n'empiète pas sur notre travail d'équipe, je le respecte.  De toute manière, je laisse ce genre de problème à notre chef, Prechan, et me concentre sur l'action.

Prechan ? Rien ne peut plus ébranler son leadership. Il est devenu un chef droit dans ses bottes, portant sur ses épaules le poids de ses erreurs, erreurs qu'il a transformé en expérience. Il dirige chacun de nos pas, chacune de nos décisions. Il est à l'écoute de la moindre plainte et du moindre rire, établissant sûrement un suivi psychologique de chacun de nous. Depuis peu, je ne l'entends que très rarement s'exprimer. Mais je sens ses yeux me coller, scruter le moindre de mes faits et gestes. Il m'a à l'œil, soucieux du tournant que pourrait prendre la gamine sanglante que je suis devenue. J'ai encore toute ma tête, ne t'en fais pas. Je dramatise certainement trop sur moi-même pour justifier mes actes. En aucun cas je basculerai du côté des Assassins, et en aucun cas je ne vous trahirai. C'est grâce à vous si je suis encore vivante aujourd'hui, je vous renvoie maintenant l'ascenseur comme je peux. Alors arrête de poser ce regard inquiet sur moi. Je suis incapable de te dire tout ça en face, mais s'il te plaît, sois rassuré.

Et Kiki, dans tout ça ? Lui et moi nous ressemblons beaucoup. Néanmoins, sa fatigue mentale est visible ; l'habituel soupir qui accompagne le froncement de ses sourcils en dit long sur sa capacité à encaisser les atrocités maculant sa conscience. Il ne baisse pourtant pas les bras, et continue de se battre à mes côtés avec la même férocité, si ce n'est avec davantage de rage : le meurtre de Nostar l'a rendu encore plus hargneux. Mis à part ses compétences au combat, je le trouve plutôt mignon. Je le soupçonne d'ailleurs d'avoir un petit faible pour moi, même s'il s'efforce de le cacher. Les quelques compliments qu'il m'adresse de temps à autre le trahissent, mais font tout de même mouche dans mon cœur ; j'ai peut-être ressentie un peu trop de bonheur lorsqu'il m'a dit que les cheveux courts m'allaient bien... Je les avais coupé pour qu'ils ne me gênent pas pendant les affrontements, tout comme j'ai plaqué mes seins du mieux que j'ai pu avec un t-shirt récupéré sur l'une de mes victimes, mon bonnet D m'empêchant d'exécuter correctement mes mouvements les plus amples. Bref, je ne sais pas vraiment comment réagir face à l'intérêt qu'il me porte. D'un côté, j'aimerais entrer dans son jeu, et d'un autre côté, au vu des circonstances, j'ai peur de m'attacher à lui. Et puis, les sentiments influeraient négativement sur nos capacités...

La suite ? Notre route est encore longue, mais nous ne sommes plus si loin du sommet. Nous apercevrons sans doute la prochaine étape, une fois arrivés en haut. Et les Assassins peuvent venir encore et encore, c'est NOTRE équipe, malgré tous les coups durs qu'elle essuie, qui aura le dernier mot.

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