Le visage de mes ennemis - I

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« Quels sont tes démons, Ulrich ? »

Un de mes maîtres n'y allaient pas par quatre chemins. J'avais envie de dire « les magyars », mais ce n'était pas la réponse qu'il attendait. Mes cauchemars portaient maintenant un nom de peuplade, aussi invincible que le sentiment de défaite.

« Il y en a tant, maître ! Ils sont légion ! »

Je citais les saintes Ecritures, et cela plut à ce maître. Un autre m'en aurait tenu rigueur ; le Seigneur a voulu que chacun d'entre nous soit différent, et réagisse donc à sa manière.

« Il te faudra les vaincre tous. Tu ne leur imposeras pas un silence éternel, sache-le. Certains reviendront, d'autres apparaîtront. »

Ainsi était le combat pour la vie, que nous étions tous destinés à perdre sur terre, mais à gagner quand nous serons morts, pour les meilleurs d'entre nous.

Si seulement je pouvais trouver le sommeil. Othon ne me viendrait pas en aide, comme je le crus d'abord, ou comme l'on s'amusait à me convaincre. Mes démons n'avaient pas de noms. Ils ne s'appelaient pas entre eux. Mais ils étaient plus réels que les nuages, et avaient tous un visage.

Je compris que je n'avais pas besoin de leur ouvrir la porte pour qu'ils viennent me tourmenter. Mes désirs de jeunesse avaient longtemps été les plus effroyables.

C'étaient des désirs d'aventure, de liberté et d'indépendance, de gloire. Le désir de vivre ailleurs. D'être un héros, de n'obéir qu'à ma personne, voire d'oublier le Seigneur. De fendre ce qui s'opposerait à moi par une épée imaginaire, de choisir parmi mes meilleurs camarades, ceux qui me suivraient aveuglément. Et d'avoir un mausolée à mon nom, uniquement le mien, où mon corps serait déposé après ma mort au cours d'une célèbre bataille que j'aurais pourtant remportée.

Cet ennemi-là, l'ambition d'être chevalier, ne me poursuivrait plus longtemps.

Vint alors l'ambition de la richesse. Travailler pour de l'or, devenir un commerçant, obtenir tout ce qu'il y avait de matériel. Un chevalier obtient sa renommée par son honneur et son intégrité.

Un homme riche n'a ni honneur ni gloire. Mais il pouvait se payer tout ce qui s'échangeait contre de l'or. Ce n'était pas un ennemi malingre que l'appât du lucre : il en terrassait plus d'un. Etre de bonne naissance prédisposait davantage à ce mal, pourrait-on penser. Mais un homme pauvre, s'il travaille et possède un œil aussi adroit qu'une balance qui soupèse, cet homme pauvre ne le serait que par choix.

La richesse, c'était par exemple ne plus avoir faim. Ne pas s'interroger sur son repas, son vêtement, ou l'épaisseur de la couche du repos. Ce démon rendait fou, trahissait les plus enviable, les plus envieux.

Il y avait bien des démons, bien des visages, que l'on rencontre au cours de toute vie. Je ne pouvais tous les citer, n'essayais pas de me les remémorer au risque de les voir surgir une nouvelle fois.

Ces visages n'avaient rien d'humain, ils avaient pour traits mes propres erreurs. Et souvent, ils n'avaient qu'un but qui les unifiait : ils ne voulaient pas que je devienne prêtre.

Mes émotions, mes sentiments, ainsi que ce que mon corps pouvait ressentir, avaient tous d'autres visages. C'était des expressions différentes, mais elles luttaient en moi pour que je reste cet enfant, ce nouveau-né prêt à rendre l'âme avant même le baptême.

Mes faiblesses, d'après les paroles bienveillantes de ceux qui m'avaient connu dès cet âge, dataient de ma venue au monde.

J'avais été un nourrisson très malade. On m'avait placé sous le patronage de Saint Ulrich, qui avait été l'évêque d'Augsbourg. Je ne savais pas si cela avait été la volonté de cette mère que je n'avais jamais connue. Avec bonheur j'avais vécu le destin d'un orphelin dans ce couvent, sans autre patrimoine que ma chair.

Me vouant au Seigneur, l'intercession de Saint Ulrich fut également reconnue en ma guérison. Je portais donc fidèlement son nom, comme un signe de joie et de force.

Ulrich était un nom, pas un visage. Il était un de mes rares alliés vers la prêtrise. C'était grâce à ce saint que j'avais avancé dans la vie, jusqu'ici. C'était lui qui luttait contre les magyars de ma pensée, contre les cauchemars de mes rêves, contre l'obscurité de mes nuits.

Un visage connu d'ennemi se présenta à moi encore, ce serait le dernier que je décrirais, si ma voix parvient à ne pas trembler d'émotions et de honte.


Elle s'appelait Anne. C'était la servante de l'épouse d'un des Ribeaupierre, la famille de nos seigneurs. C'était une jeune femme gracile et attentionnée envers tout ce qui l'entourait. Elle effectuait ses corvées avec abnégation, son service était sa vie.

Elle était venue avec sa maîtresse, et n'avait donc pas l'accent de chez nous. Cette origine étrangère, qui apportait à mon sens du progrès dans nos cœurs, lui était souvent reprochée. Les petites langues perfides qui n'avaient rien à gagner à exclure Anne de nos ententes, touchaient leur récompense ici, mais auraient des comptes à régler au Seigneur, j'en étais persuadé.

Car Anne n'était pas plus mauvaise qu'une autre, et sa discrétion n'égalait que le mal que mes semblables pouvaient dire.

Anne venait souvent des appartements de sa maîtresse, jusqu'ici. Son regard perçant voyait plus qu'il n'y semblait. Sa bouche gardait souvent le silence. Elle n'était pas avare en sourires, circulait rapidement entre les méchants hommes aux vilaines pulsions qui n'auraient pas hésité à la violenter si elle traînait.

Le dernier ennemi qu'il me faudrait vaincre pour un ministère digne du Seigneur, c'était l'attirance pour les femmes, l'attraction pour ces mères, ces sœurs et ces filles. Il était très évident pour moi que l'amour puisse m'inciter à ravager mes vœux.

Il y avait bien un risque, pour chaque homme, d'aimer une femme plus que l'on aimait son Seigneur. L'autorité de ce qu'il y avait dans le cœur d'un homme ne venait que de l'homme-même. Les Ecritures nous disent que ce n'est pas ce qui rentre dans l'homme qui le corrompt, mais ce qui en sort.

Ainsi ce n'est pas le monde qui est mauvais ou impur, puisqu'il avait été créé à l'image de son créateur ; ce qui était mauvais, c'était ce que l'homme faisait, ce qu'il avait en lui. Sans homme il n'y avait pas d'impureté, mais il n'y avait pas non plus d'amour pour le Seigneur.

Les tentations étaient les œuvres d'hommes trop lâches pour ne point y succomber. Une tentation que l'on vainc n'existait plus, n'existait pas. Un ennemi pardonné avec amour n'était plus un ennemi.

Le démon qui m'assaillait à l'époque, de toute sa force dévastatrice, avait le visage d'Anne. Il avait le visage de l'attachement et non de l'amour ; il avait le visage de l'attraction et non de l'apaisement. J'étais pris dans le filet du désir secret, car il n'y avait plus sombre que le penchant obscur, celui que l'on cultive dans l'impunité.

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