Mes maîtres étaient des personnes ordinaires. Ils voyaient les difficultés de l'élève que j'étais, un adolescent aussi ordinaire qu'eux. Mais j'avais un avantage sur eux, c'était ce professeur exceptionnel, qui me poussait à cette tâche merveilleuse qui était l'étude.
« Si tu veux devenir un pasteur pour tes brebis, tu dois apprendre à les connaître. »
La connaissance, peu importe son mode de transmission, me donnerait bien des clés, prétendait-il. Les puits de sagesses étaient plein des parchemins, qui avait la valeur des hommes célèbres qui les inspiraient.
La lecture était une qualité brillante chez moi ; peut-être trop orgueilleusement. Il ne me suffisait pas d'entendre, de faire répéter à mes maîtres la vérité, j'avais besoin de la lire, de la relire, de la méditer. C'était peu compréhensible pour beaucoup. Cela faisait revenir des visages admirateurs. J'étais encore bien jeune, mais bien informé déjà sur quantités de sujets.
Mais le fait d'aborder les sentiments, les luttes du cœur, du corps, et de l'esprit, me mettait mal à l'aise. Peut-être était-ce parce que je pensais savoir ce qu'était l'amour. La passion que m'inspirait Anne ne semblait pas prompte à me sauver, plutôt à me perdre. Je n'étais pas si loin de l'homme d'Eglise que je voulais devenir.
Je ne savais pas ce qui était mon avenir, je m'attendais à des choses diverses qui n'arriveraient jamais.
La connaissance de la vie, transmise depuis des siècles par ces auteurs, par les philosophes ou les copistes, était difficile à comprendre dans les livres, où je me rendrais bientôt compte qu'elle n'avait pas sa place. Mais les systèmes de pensées, toutes les sciences des anciens, n'avaient pas pour but de donner précisément une réponse à chaque question : mon professeur disait à demi-mots que ce n'étaient là que des outils pour que je trouve les réponses par moi-même.
Je devais apprendre comment ils réfléchissaient, pour réfléchir à mon tour. Quitte à inventer mes propres mécanismes de réflexions, si je vivais des situations auxquelles avaient échappées les pensées des anciens.
Cela bouillonnait dans mon esprit, entre mes attachements à la chair, ces corps qui ne vivaient que pour moi d'après Anne, et les mots, les signes d'encre tracés par la main comme les idées marquent la pensée.
Allais-je choisir Anne, ou la parole du Seigneur ?
Un événement allait me pousser, à l'âge de treize ans, dans la vie de ma communauté, et dans la mystérieuse réalité de ma vocation.
Le seigneur de Ribeaupierre décéda cette année-là. Pour que je ne vienne pas totalement inculte à ses hommages, mon professeur grava dans ma mémoire ce que je devais retenir de cet homme.
Ce bien aimé seigneur était déjà âgé de la soixantaine à ma propre naissance. Et il n'avait que la trentaine quant il se ligua contre Louis XI, roi de France, avec un contingent de deux cents hommes d'armes.
Dix ans plus tard, il administrait toutes les possessions autrichiennes sur le Rhin, puis gagna en prestige encore quand l'empereur Frederic III lui donna plus de pouvoirs sur l'Alsace. Mais, en tant que préfet, le défunt se désolidariserait du chaos provoqué par les attaques contre le roi de France, entre les Suisses, les villes libres de province, le duc de Lorraine et l'empire, face à Charles le Téméraire.
A une date proche de ma venue au monde, il avait même accompagné le nouvel empereur, Maximilien Ier, pour l'assister à son couronnement à Rome !
Ce seigneur était une des fiertés de sa famille, au cœur aussi noble que son sang. Son fils qui portait le même nom, Guillaume II, avait trente ans de plus que moi.
La fin de son père avait cessé définitivement de lui faire de l'ombre, et ce n'était pas le frère de son père, Maximin II, qui serait susceptible de lui ôter le flambeau d'une gloire terrestre.
Je voyais ces deux principaux personnages, attristé par la mort de leur parent. La scène était sans équivoque. Elle forgea en moi un nouvel amour, celui qui durerait plus d'un demi-siècle : l'amour du service, l'amour fraternel, l'amour filial, l'amour qui rend la fidélité au dieu qui nous avait tous placé ici, dans la chapelle Sainte-Catherine, et qui ne nous demandait rien de moins que le sacrifice de soi pour quelque chose de grand. Tous, nous étions des serviteurs, et nous ne connaîtrions, chacun à notre place, pas de plus grand bonheur, ni de plus grande gloire, que de chanter cet amour pour le Seigneur.
Oui, ce décès qui avait rempli ma tête de mots, bien vivants puisqu'ils nous promettaient la vie éternelle, ce décès avait fait de moi le prêtre que je voulais être.
Cet homme, à l'âme purifié par le sang du seigneur Ribeaupierre, était né dans mon cœur. J'attendrais l'âge de m'ouvrir pour devenir ce que j'étais déjà, et la réponse à toutes mes questions, celles présentes et à venir, était dès lors à ma disposition.
Je savais maintenant que répondre, dire qui j'étais, que je serais le prêtre Ulrich qui officierait dans la chapelle castrale, jusqu'à la fin de mes vœux, c'est-à-dire jusqu'à ma mort.
Je savais où était inscrite la voix qui signait chaque parchemin, chaque volume inspiré. Je savais que ma chair, mes désirs humains avaient une limite. Les passions du corps n'étaient pas invincibles et j'avais trouvé plus fort qu'elles.
Je savais que la pensée, la réflexion, ces savoirs avides de connaissances, ces sciences sans sens qui ne dirigeaient que ceux qui se croyaient perdus, ne me mèneraient pas là où je devais aller. La tête pouvait se fatiguer, l'esprit pouvait fléchir.
Ni le corps, ni la tête. Je me rendais souvent à la chapelle Sainte-Catherine, y entrais respectueusement pour rendre visite à mon seigneur Ribeaupierre, lieu de ma révélation.
J'avais pris conscience de la force de la douceur, de l'intelligence du cœur.
C'était le cœur qui devait me guider, cet amour incommensurable que je ne comparais à rien d'autre qu'à une fenêtre sur Dieu. Le Dieu vivant, le Dieu bon, disponible à ceux qui lui prêtaient l'oreille.
Dans le cœur se trouvaient toutes les réponses, dans le cœur Dieu s'inscrivait. Celui qui écoutait son cœur n'en tirerait pas des méfaits, pas d'horribles choses qu'il confondrait avec lui-même. Ce n'était plus mon cœur d'homme que j'écouterais, trop près de de la chair acide de mes erreurs. Mais le cœur qui m'avait révélé l'amour pour ceux que Dieu avait placés à sa droite.
S'en remettre à son cœur, c'était ne plus s'interroger, C'était apaiser son esprit, comme on réconfortait un ami.
Et les ennemis au visage d'Anne, et les autres diablesses à qui nous refusions le pardon, commencèrent à s'effacer : il n'en resterait plus une. Ce n'était plus à des femmes ou à des hommes à qui je m'adresserais par la suite : je ne prendrais plus la parole que devant une assemblée d'âmes.
