J'avais peut-être croisé ou aperçu Anne une dizaine de fois. Ces instants fugaces avaient un étrange pouvoir sur moi. Le temps ne s'écoulait pas pareil, dans le présent ou dans le souvenir. Il durait plus longtemps, comme si cette obsession se voulait plus périlleuse à dominer.
L'espace autour de moi avait la même difformité en sa présence. Certains détails devenaient énormes, avaient un poids hors de toutes mesures. Et d'autres idées perdaient leur sens, leur substance... Des idées qui jusqu'ici avaient été appelées certitudes !
La venue d'Anne dans mes rêves n'aurait pas dû être une surprise pour moi. Au fil du temps, elle occupa tous les rôles et postes possibles.
Parfois elle avait besoin de mon aide, parfois elle me menaçait, parfois elle se battait à mes côtés, parfois je mourais de sa main.
Je la croisais parfois sans m'y attendre, et cela me troublait. J'attendais une parole, un regard de sa part, à ma seule intention. J'attendais qu'elle ouvre ses lèvres pour respirer.
Comme tous mes ennemis, elle avait un visage avant d'avoir un nom.
Alors que je revenais des latrines, avec la mine rouge et le sourire béat du soulagement, elle passa à côté de moi sans que je la remarque. Je fus surpris d'entendre sa petite voix, semblables au clapotis d'un ruisseau frais et vif.
« Ainsi c'est donc toi, Ulrich. J'aurais dû te reconnaître. Ce n'est pas la première fois que nous nous voyons, non ? »
Je balbutiais et devins plus rouge encore. Elle m'adressait la parole, elle savait qui j'étais. Et pourquoi insistait-elle sur ce qui nous...
« Sache que tu fais battre le cœur de beaucoup de femmes, dans le château. Ou plutôt, veuille ne pas le savoir, petit père. »
Je ne savais qu'en penser, entre ce coup au cœur et dans l'estomac. Ce démon au visage de petite femme m'avait transpercé jusqu'aux os.
Mes émotions m'imposaient leur rythme chaotique des jours durant. Comment me vaincre ? Le Seigneur était-il dans cette femme, ce visage féminin, ce corps de femelle ? Me damnerais-je pour un nouveau regard de sa part ?
Anne était un peu plus jeune que moi, mais elle paraissait davantage usée par le travail manuel. Sa robustesse équivalait à son adresse, sa beauté à son odeur. Etait-ce là diablerie ? Etait-ce elle que le démon envoyait en dernier recours, dans sa volonté de me disgracier ?
Car il avait beau jeu de m'avoir, s'il usait de telles armes... Anne était la fille d'une autre servante de la femme de Ribeaupierre. Les mauvaises langues la prétendaient de leur sang, mais de telles idées ne pouvaient venir de ceux qui connaissaient nos seigneurs : leur piété les mettait à l'égard de tels comportements adultères.
Les mots qu'elle avait eu auraient retourné l'esprit de n'importe quel jeune homme, ce que j'étais aussi à cette époque. Mais que voulait-elle dire par « beaucoup de femmes » ?
Etais-je vraiment connu, dans le milieu des Ribeaupierre ? Des femmes me connaissaient-elles donc ? Comment leurs cœurs pouvaient-ils battre pour moi, alors que je ne soupçonnais même par leur existence ?
Et je crois que ma plus belle interrogation d'alors, celle qui me priva le plus longtemps de sommeil, était : Est-ce que le cœur d'Anne battait-il autant pour moi que le mien pour elle ?
S'incluait-elle parmi les femmes du château, quelqu'une parlait-elle de moi aux autres ? Etais-je objet de désir pour elle, comme elle pouvait l'être pour moi...
L'affreuse pensée, la terrible pensée, la pire ennemie du prêtre que je voulais, il n'y avait pas si longtemps, devenir...
Malgré ces magyars que j'avais à l'âme, mon choix était pourtant déjà fait. J'avais prononcé mes vœux, et personne à part le Seigneur n'aurait pu les révoquer, à moins d'un miracle... ou d'une catastrophe !
Tels étaient les ennemis que je devais vaincre. Serais-je le serviteur du Seigneur, ou de moi-même ? Qu'aurait fait Othon, ou Saint Ulrich ?
Je devais laisser ce qui avait été préparé pour moi, dans le secret de la volonté de Dieu, se réaliser. Et si je ne parvenais pas au ciel, en m'engageant comme prêtre, peut-être cette fonction m'élèverait-elle jusqu'au château des Ribeaupierre, où je pourrais voir Anne...
