À Kizéra

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Très chère Kizéra,

En premier lieu, permets-moi de te  remercier pour ta dévotion, qui dépasse de très loin toutes mes  espérances. Permets-moi également de te présenter mes excuses, car je me  prépares à commettre une faute que je ne saurais me pardonner. Les  pages que tu t'apprêtes à lire, pour peu que je parvienne à les rédiger  jusqu'au point final, ne seront certainement pas des plus agréables,  tant dans la forme que dans le fond. Tu me les as certes réclamées par  ta seule initiative, mais je me sens d'ores et déjà coupable de  t'infliger un tel supplice. Je ne suis pas certain de réellement saisir  tes motivations : pourquoi t'intéresser aux lamentations d'un presque  trentenaire désabusé et maladroit dans mon genre ? Néanmoins, et bien  que cette hypothèse me paraisse fort peu crédible, je m'efforce de te  croire lorsque tu clames ton désir de connaître mes tourments en  profondeur. Afin de joindre l'utile à l'agréable, comme tu l'as si bien  déclaré, je tente d'employer la seule forme de communication qui m'ait  jadis réussi. Il me semble que ce conseil provenait originellement de  Judith.

«Essaies d'écrire un  peu chaque jour, ça te remettra dans le bain. La forme ou le but, on  s'en fiche un peu. Du moment que tu recommences à écrire.»

Quand  me l'a-t-elle prodigué pour la première fois ? Cela remonte  certainement à nos premières conversations, après que Phoenix ait décidé  de nous présenter l'un à l'autre. Plusieurs mois se sont écoulés depuis  ce jour, et je n'ai jamais appliqué sa recommandation, tout du moins  pas avec la régularité qu'elle attendait de ma part. Le réaliser  m'emplit d'une honte que je n'ai pas démérité. Tous autant que vous  êtes, vous semblez prêts à m'épauler dans une bataille à laquelle j'ai  finalement renoncé. Je me sens et me sais indigne de votre soutien. J'y  songe fréquemment, sans jamais agir pour devenir autre chose qu'une  loque humaine trahissant quotidiennement l'espoir de ses compagnons. À  quoi bon. En deux ans de bloquage carabiné, j'ai lentement pris  conscience de n'être plus qu'une carcasse exsangue, dépourvue de toute  forme d'envie propre, y compris celle d'exister dans un monde où je n'ai  jamais eu ma place. La notion-même de volonté m'est devenue étrangère,  indicible. Ne te méprends pas, Kizéra : j'ai conscience de l'opprobre  dont je me couvres lorsque j'admets ma basse faiblesse à la jeune femme  vivante et audacieuse que tu es. Pardonnes-moi de n'être qu'une  pleurnicherie ambulante.

C'est désolant à dire, mais tu n'as  malheureusement pas fini de me voir m'apitoyer sur mon sort. Quoi que tu  me l'aies explicitement demandé, je ne parviens pas à me départir du  terrible embarras que j'éprouve à cette idée. Je n'ai pas pour habitude  de me confier à quiconque, et il faut bien reconnaître que je n'avais  personne auprès de qui m'épancher jusqu'à notre rencontre. Même lors des  quelques mois que j'ai vécus aux côtés de la guilde, j'ai préféré  garder mes pensées pour moi seul. Je n'ai jamais été bien expansif,  d'aussi loin que puissent remonter mes souvenirs. L'expression orale  n'était pas faite pour moi, ou bien étais-ce moi qui n'étais pas fait  pour elle ? De même, mon village natal n'a pas contribué à m'ouvrir au  monde. J'ai grandi avec la sensation permanente d'être né dans la  mauvaise région, d'avoir été taillé pour des horizons que la sinistre  Sidimote ne laissait entrevoir. Depuis l'époque de plus en plus reculée  de mon enfance, j'ai fini par comprendre que la problématique était  autrement plus complexe. Peu importe le milieu que je fréquente, je n'ai  pas davantage d'aisance à interagir qu'auprès des habitants rustauds de  Boundok. Je ne suis pas seulement un ovni à mes terres d'origine, mais à  l'humanité tout entière. Trouver une place à ma mesure fut un  soulagement que nul ne saurait imaginer, à moins d'avoir soi-même vécu  en marginal.

J'étais pourtant bien jeune lorsque j'ai découvert  ma vocation. Mais je n'avais pas tout à fait compris jusqu'où elle  pouvait me mener, sinon vers un ailleurs fantasmé qui m'était alors  inaccessible. Écrire m'était devenu aussi essentiel que respirer, aussi  suffoquais-je lorsque je me trouvais dans l'incapacité de pratiquer  cette activité plusieurs jours d'affilée. C'est même à se demander  comment je survis encore aujourd'hui : j'aurais dû me noyer dans mon  oisiveté, et surtout dans mes remords de m'être changé en une coquille  vide improductive. 

À partir de cet instant décisif, je n'ai  plus vécu qu'à travers ma plume, qui était devenue une extension de mon  corps et surtout de mon âme. Mes premiers essais quelque peu hésitants  avaient suffi à faire de moi un indécrottable passionné... pour ne pas  dire monomaniaque, terme dont la connotation péjorative me laissait  autrefois perplexe. L'univers entier s'était teinté de ce filtre et  semblait enfin couler de source. Tout ce que j'expérimentais pouvait s'y  rapporter d'une façon ou d'une autre, quittes à extrapoler à  l'extrême. J'avais trouvé un mode d'emploi pour appréhender le monde à  ma manière, tout faisait sens et c'était magnifique. Si j'avais pu  savoir à l'époque que le revers de la médaille me coûterait si cher... je  regrette presque d'avoir confié toute mon essence à un unique pilier à  présent que celui-ci s'est effondré sans crier gare, ni me laisser  comprendre les circonstances de sa chute.

C'est ainsi que je me le rappelle, du moins.

Pour  être tout à fait honnête, je ne suis même pas certain de ce que  j'avance. J'ai beau tenter de restituer mes sentiments d'autrefois,  ceux-ci m'échappent lorsque je tente de mettre le doigt et des mots  dessus. De fait, je ne puis expliquer ce ressenti si lointain sans être  lanciné par l'impression de mentir sans vergogne. Pour recherchés qu'ils  soient, mes mots passent à côté de la vérité sans l'effleurer d'un  iota. Parfois, je peine à croire en ce Sulys Irving que j'étais jadis et  que je désespère de redevenir. Il a pourtant laissé des preuves  tangibles de son passage dans le monde, ses écrits en prose ou vers,  publiés ou restés dans l'ombre. J'ai beau les relire quelquefois, je  n'arrive pas à concevoir le lien entre ce que je suis désormais et  l'auteur prolifique de ces textes. Pour ainsi dire, je me suis  entièrement dissocié de cette partie de mon être,  fût-elle  prépondérante. Si tu savais combien écrire m'est devenu laborieux,  Kizéra. Néanmoins, si j'ai tant produit par le passé, c'est bien que j'y  prenais un semblant de plaisir... n'est-ce pas ? Djaul que cette idée me  semble désormais inconcevable.

Je peux néanmoins me flatter  d'avoir écrit aujourd'hui, afin de raconter ce que je n'aurais pas pu  exprimer avec ma voix. Judith serait certainement fière de moi, et je  caresse le fol espoir que tu le sois également. L'idée d'être lu après  avoir ouvertement livré le fond de ma pensée me déplait, mais je tiens à  ne pas avoir fourni cet effort en vain. J'appréhende le moment où tu  sauras, après avoir lu mes réflexions dans ce qu'elles peuvent avoir de  plus approximatif. Tu as désormais une idée de mon état, quand bien même  j'ai l'impression que mon récit tombe à côté de la plaque. Merci de me  prêter une oreille et un œil attentifs, et je m'en excuses d'autant plus  que je ne pense pas les mériter.

Crois-le ou non, j'ai conscience  de mon ridicule. M'apitoyer sur mes menus ennuis ainsi que je le fais  depuis quelques temps est bien mesquin de ma part. D'autres ont connu ou  connaissent encore d'authentiques souffrances partout dans le monde,  voire même auprès de moi, et j'ose encore me plaindre. Mais c'est ainsi  que je conçois les choses, et en dépit de mes multiples tentatives, il  m'est impossible d'altérer mon ressenti.

J'espère n'avoir pas  gaspillé ton précieux temps... En contrepartie, j'aimerais apprendre à te  connaître davantage, avec ton accord. Si tu en ressens le besoin,  confies-toi à moi comme je viens de le faire. Je doute d'être un soutien  fiable, moi qui me complais honteusement dans mes problèmes, mais je  suis prêt à t'écouter en toutes circonstances si cela peut soulager tes  éventuelles angoisses. J'écoute bien mieux que je ne parle, sois-en  assurée.

Une dernière chose... Lors de notre rencontre précédente,  Judith m'a fait une remarque des plus troublantes à ton sujet. Je n'y  crois guère, mais elle n'a cessé de me poursuivre. J'y accorde  visiblement une certaine importance, et je ne sais comment  l'interpréter. Peut-être se trompe-t-elle, mais Judith clame haut et  fort que tu me courtiserais. Plus encore, que cela durerait depuis un  petit moment et que tout le monde l'aurait déjà compris... tout le monde,  excepté le principal concerné, ton serviteur. Plaisante-t-elle,  surinterprète-elle des signes ou dit-elle la vérité ? Je suis  terriblement gêné de te demander, plus encore de cette manière.  Néanmoins, j'aurais été bien en peine de te questionner à l'oral.  Saches-le, je te tiens en très haute estime et suis surpris qu'une  personne telle que toi puisse me trouver le moindre attrait. J'ai encore  tant à dire, mais je n'ose l'exprimer, même sur ce qui fut mon support  de prédilection.

Merci de ta lecture, chère Kizéra. J'espère ne  pas t'avoir assommée avec ces formules de politesse à répétition, mais  interagir adroitement avec autrui m'a toujours posé problème et je vis  dans la crainte d'offenser mon prochain. Après tout, mieux vaut prévenir  que guérir. C'est avec appréhension que j'attends ton retour...

Bien à toi,

Sulys

De la plume d'un lys blancDes histoires addictives. Découvrez maintenant