Et le monde tourne encore

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Mephis...

Je ne m'encombrerai d'aucune formule de politesse à ton égard. Je n'estime pas nécessaire t'en expliquer la raison, à moins que tu n'aies besoin d'un rappel quant à ce que tu devrais te reprocher.  Après tout, tu me l'as dit toi-même : tu es la dernière personne à savoir ce que l'humanité a oublié. Le seul à connaître l'existence de ce rebut meurtrier que tu as eu l'effroyable lâcheté de suivre aveuglément. Tu es également le dernier à qui je souhaiterais adresser la parole, néanmoins mes pensées sont hélas toutes tournées vers toi. Je ne supporterais pas d'avoir affaire à toi une seconde de plus, fût-ce à travers les barreaux de ta cellule. Aussi t'écris-je, quand bien même j'ignore si tu liras finalement ces mots, qui comme tu le sais ne seront pas à ton avantage. 

"Tout est fini..."

Tout est fini, m'as-tu dit à reculons. Cette formulation n'est pas correcte, mais qu'espérer de mieux de ta part ? Il n'y a pas de "fin" qui tienne, car l'histoire que je pensais vivre n'était rien d'autre qu'une sotte illusion.

Ainsi ne me serais-je abreuvé que de chimères ; les dernières années que j'ai vécues auront donc été vaines. J'avais cru pouvoir démarrer celle-ci sur une note d'optimisme, à présent que j'étais entouré et soutenu. La décennie prendra fin d'ici quelques mois et je comptais la conclure magnifiquement, en recouvrant enfin tous mes chaînons manquants. En définitive, la volonté sur laquelle je m'efforçais de travailler et qui se fracturait continuellement n'avait même pas lieu d'être. Moi qui aurais échappé aux assauts de ton maître, ma survie n'a finalement servi qu'à me mener au pic de mon désespoir. Quelle ironie, c'était justement ce qu'il comptait éviter dans toute son absurdité et sa folie furieuse.

Je songes parfois à tes explications balbutiantes, sans comprendre comment cet énergumène a pu croire si sincèrement en son idéologie ridicule. Et encore moins comment tu as pu dire amen à toutes les atrocités qu'il te proposait. Tu m'as assuré ne pas partager ses croyances, mais tu n'en es pas moins coupable de l'avoir assisté dans toutes ses entreprises. N'eusses-tu jamais franchi le pas de notre bibliothèque, Musanne serait toujours parmi nous. Eût-elle vécu plus vieille, peut-être aurait-elle pu guérir et construire un avenir satisfaisant. Ni toi ni moi ne le saurons jamais, parce que ce prophète de pacotille a estimé que sa souffrance lui ôtait le droit de vivre. Et en quel honneur ? Qui était-il pour décider si arbitrairement de qui méritait la mort, de son jugement éclairé ? Et qu'il eût lui-même attendu avec impatience l'heure de son propre trépas ne l'excuse pas davantage. Il m'est arrivé de souhaiter m'éteindre au cours de mes heures les plus sombres. Aussi insolite cela puisse paraître à une personne telle que toi, mes idées noires ne m'ont jamais poussé au meurtre, pas plus qu'elles n'auraient justifié qu'un inconnu me suicide à ma place.

Il me faut le reconnaître, j'ai été bien naïf durant les neuf années qui se sont écoulées depuis la disparition de Musanne. Comment ai-je pu me persuader qu'elle m'attendait sagement quelque part et n'avait fait que délaisser son club sans prévenir quiconque ? Même lors des phases où je perdais le goût de l'existence, je m'accrochais à une part de candeur me laissant croire qu'elle était nécessairement vivante parce que c'était dans l'ordre des choses. Pendant tout ce temps, j'ai vécu à travers un déni savamment maquillé en espoir. Comme si je n'étais pas assez fort pour endurer la vérité dans ce qu'elle a de plus impitoyable.

Mais ne te méprends pas, Mephis. Ce n'est pas parce que je suis faible que je te ressemble. Tu as eu beau le prétendre lors de notre altercation, je refuse de l'entendre et au diable tes arguments. En quel sinistre honneur le serions-nous d'ailleurs ? Parce que nos univers ont tourné autour d'un être infiniment précieux que nous avons finalement perdu, nous laissant alors nus et désarmés ?

Comment oses-tu, Mephis ? Nous comparer l'un à l'autre était déjà une injure à mon encontre, mais mettre Musanne sur le même plan que ton gourou alors qu'il lui a ôté la vie sans égards pour sa volonté... je ne peux le tolérer.

"Et dire qu'il y a longtemps, nous avons été de bons amis."

Ce qui a mené à sa perte. C'est en fréquentant notre club que tu as pu l'observer et ainsi dénoncer son désespoir à ton cher messie. C'est de ta faute si elle est morte. C'est de ta faute si elle est morte. C'est de ta faute si elle est morte. Non seulement Musanne, mais également toutes les victimes qui ont précédé et suivi. Je l'ai dit et je le répète, tu es aussi coupable que le perpétrateur de ces meurtres.

"Nous nous sommes arrêtés, et pourtant le monde tourne encore."

S'il s'agit d'une ressemblance qui pourrait effectivement nous lier, il ne tient qu'à moi de la dépasser et de me remettre en marche. Quand bien même la volonté me manque et les bras glacés de la mort semblent présentement plus accueillants que le mouvement scabreux de l'existence, vous représentez une excellente raison de ne pas me résigner. Et dire que j'ai passé tant d'année à me haïr si fort que la seule perceptive de croire en moi me paraissait malhonnête...

Demeurer dépendant et passif ad vitam æternam reviendrait à embrasser ton plus grand vice. Et m'immerger dans mon désarroi, aussi justifié soit-il, serait risquer de devenir un écho de ton maître. C'est bien malheureux et j'aurais préféré me motiver autrement que dans la haine d'autrui, mais vous êtes deux anti-modèles dont je dois m'éloigner quoi qu'il m'en coûte.

...

Je sais mieux que quiconque que je ne me releverai pas d'un claquement de doigt et que toutes les belles résolutions que j'ai prises autrefois n'ont guère été que des serments d'ivrogne. J'écris ces lignes dans une maigre tentative de me donner une contenance devant l'objet de ma rancœur, qui ne les parcourira certainement jamais. Et si je refuse sincèrement de lui être semblable, je suis peu confiant quant à l'avenir de cette promesse de sortir meilleur de cette triste histoire. Le monde tourne encore et n'a que faire de mes petits déboires d'être humain. Au moins, et quand bien même j'ai malheureusement tendance à l'oublier, je ne suis pas seul. Je ferais mieux de m'en rappeler, la prochaine fois que j'oublierai que j'ai éventuellement songé à m'en sortir...


À jamais, Mephis Agemo.

De la plume d'un lys blancDes histoires addictives. Découvrez maintenant