La montagne sauvage, l’obscurité, la tempête de neige, le froid et l’angoisse... et la promiscuité avec un homme inconnu dans l’habitacle de sa voiture : pour Martha, la nuit promet d’être longue. Un huis clos atmosphérique et tendu, par Sylvie Chaussée-Hostein, écrivaine globe-trotteuse et journaliste.
Nuit Blanche (Sylvie Chaussée)
Martha frissonna légèrement et monta le son de l’autoradio. La station présélectionnée distillait une pâteuse musique country. Le chanteur, qu’elle devinait barbu et potelé, nasillait sans conviction : Mets du bleu sur tes paupières, honey, et allons danser. Mets du bleu sur tes paupières, baby, ça va commencer. Martha n’eut pas le temps de se demander ce qui allait commencer. L’animateur coupa sans ménagement la fin du disque pour claironner, le ton faussement enjoué : Ho, ho ! On dirait qu’c’est pas le moment d’aller danser, les gars ! J’viens d’recevoir le bulletin météo, et c’est pas d’la joie c’qu’on nous annonce ! Écoutez plutôt : « Avis de tempête de neige en soirée. Vents violents, accompagnés de précipitations subites et intenses. Toute sortie est vivement déconseillée. » Ben moi, à votre place, j’rest’rais gentiment au chaud à écouter Radio KWI. Et à m’remonter l’moral avec..., avec..., bah avec ça, tiens... »Le DJ enchaîna sur un spot pour une bière brune, suivi d’une kyrielle d’autres messages publicitaires.
Martha contempla le ciel indigo sur lequel se découpaient les silhouettes âpres et mauves des montagnes. Un halo rosâtre flottait à l’horizon. Aucune brise ne venait taquiner les branches lourdes et drues des épicéas. Rien ne laissait présager le moindre flocon en gestation. Encore moins des bourrasques de neige. Mais elle savait combien, dans ces montagnes du nord-ouest des États-Unis où elle avait grandi, la météo pouvait changer avec la traîtrise d’un chien sauvage. Quoi qu’il en fût, elle était fermement déterminée à continuer sa route.
Elle repensa à ces vacances au chalet familial de Sachaweaga Crest. Deux semaines de détente absolue. Et bien méritée, après une année chevillée aux objectifs commerciaux de sa société, « Martha’s Corner, Décoration Florale et Plantes Artificielles ». Sandro non plus n’avait pas dételé au cours des mois précédents : nouvellement nommé numéro deux de Brooks & Tanner, une grosse firme de détergents et produits chimiques, il avait contribué à la propulser vers des chiffres records. Ils pouvaient être fiers de leur réussite, tous les deux. Elle leur avait permis d’acquérir cette propriété à flanc de montagne, au cœur d’une station de sports d’hiver en vogue parmi la jet-set. Un cadeau qu’ils s’étaient fait à eux-mêmes autant qu’aux enfants : un peu en compensation d’avoir été si peu présents à leurs côtés ces derniers temps.
En quinze jours, Jess et Betty avaient réalisé de spectaculaires progrès à ski. Et c’était plus souvent elle, Martha, qui les avait accompagnés dans leurs escapades. Sandro, lui, avait opté pour quelques balades en scooter des neiges. Mais surtout pour beaucoup de repos : Je n’ai jamais autant dormi depuis que j’ai quitté mes langes ! ironisait-il lorsque le trio le retrouvait au chalet, en fin d’après-midi, sirotant un thé à la mûre brûlant sur le balcon. Conformément à leur pacte passé avant de partir, Martha et Sandro s’étaient réservé des soirées en tête-à-tête. Leur couple aussi avait glissé à l’arrière-plan, l’année écoulée. Il leur fallait se retrouver. Ils avaient donc engagé une baby-sitter pour garder Jess et Betty. Ainsi avaient-ils pu se ménager des moments d’intimité. Des dîners aux chandelles. Et même quelques fugues en boîte de nuit, où ils n’avaient dansé que les slows, rejouant pour quelques heures les premiers temps de leur rencontre. En fait, tout aurait pu être presque parfait, lors de ce séjour... Mais au bout du compte, les enfants avaient trop peu profité de leur père. C’est pourquoi, quelques jours avant la fin des vacances, il avait été décidé que Sandro s’occuperait de leur rentrée. Ils repartiraient tous les trois, dans la Chrysler de Martha, tandis qu’elle resterait, seule, deux jours de plus. Le temps de ranger et fermer la maison. Puis elle rentrerait au volant du combi Dodge, avec le plus gros des bagages.
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Fantasy18 textes échappés de l'asile. Les Fous ont la parole ! Folie joyeuse, tragique, douce ou furieuse, folie visionnaire, délirante, compulsive, criminelle ou simplement géniale... Mais aussi : folie qui ouvre sur un autre monde, qui efface les limites...
