Après La Bête noire (Sales Bêtes !), nous retrouvons Julien Heylbroeck avec ce petit dialogue entre docteur et patient, qui déraille lentement mais sûrement.
Transfert (Julien Heylbroeck)
Hôpital psychiatrique, secteur 5.
— Bonjour, entrez, entrez donc !
— Bonjour, vous allez bien ?
— Moyen et vous ? Vous avez l’air fatigué ?
— J’ai mal dormi.
— Alors comme ça, vous avez passé une mauvaise nuit ?
— Des robots ont fait un de ces bazars toute la nuit en bas de ma fenêtre, ils se sont rentrés dedans en faisant des bruits de ferraille, c’était insupportable ! Ils devaient être déréglés !
— Attendez, cette histoire de robots, là...
— Oui, des robots, il y en avait un chargé du nettoyage, un autre de la sécurité et un autre, je ne sais pas d’où il venait.
— Et vous avez vraiment vu ces robots, depuis votre fenêtre ?
— Bah, évidemment, sinon je ne vous raconterais pas ça, enfin ! Mais vous, comment s’est passé votre nuit ?
— Ça peut aller, j’ai eu un peu de mal à m’endormir aussi mais j’ai compté les moutons.
— Vaut mieux ça que d’avoir à compter les robots !
— Euh... Si vous le dites.
— Ah et puis, les ondes mentales qui se perdent dans la nature, c’est quand même terrible, j’ai fait un sacré cauchemar. J’ai rêvé que j’étais avalé par une troupe de minuscules ogres qui me dévoraient, méthodiquement, comme une armée de goinfres. Sur ma poitrine, leur chef, un moustachu aux cheveux roux, comme les vôtres, leur donnait des ordres. Il organisait leurs libations.
— Visiblement, vous auriez dû, vous aussi, essayer de compter les moutons.
— Les petits ogres les auraient bouffés, vos bestioles !
— Est-ce que c’est correct, ça, de dire « des petits ogres » ? Ce serait pas un oxymore ?
— Un quoi ?
— Un oxymore, c’est genre quand deux termes sont accolés mais qu’ils sont contraires, comme obscure clarté, silence assourdissant ou bien... génie militaire.
— Aah. Vous en connaissez des termes, dites-donc !
— Donc voilà, c’est un oxymore. Car un ogre, c’est forcément un géant, non ?
— Je ne sais pas, vous n’avez qu’à regarder sur le net ou dans une encyclopédie... Allez donc à la bibliothèque !
— Je ne sors pas beaucoup, vous savez.
— Je sais. Moi non plus, remarquez.
— Oui mais quand même, c’est pas pareil.
— Si vous le dites. J’aurais peut-être dû parler de lutins voraces...
— Vous voulez qu’on parle de votre cauchemar ?
— Je ne suis pas là pour ça. Vous le savez bien !
— Mais pourquoi alors ?
— Il faut qu’on fasse le point. Sur vous, sur nous, sur ici. Vous savez très bien que ça ne peut pas durer comme ça.
— Je vous écoute.
— Vous êtes là, toute la journée, habillé de blanc, à déambuler dans les couloirs, comme si vous n’aviez aucun but.
— Vous faites exactement la même chose, non ?
— Ah mais c’est pas pareil ! Moi, j’ai le droit, je suis là pour ça, pour être là.
— Avouez que la limite est floue, quand même.
— C’est justement ça, le problème, c’est que vous voyez la limite floue. Ce flou déteint sur l’ensemble de vos perceptions. Par exemple, vous avez un problème avec les robots. Pourquoi refusez-vous de me croire quand j’évoque leur existence ?
— Mais parce que ce genre de chose n’existe pas ! Pourquoi prétendez-vous qu’ils sont réels ? Me dites pas que vous voyez des robots autour de nous, vous, quand même ?
— Bien sûr que si, je les vois. Ils sont là, dans notre environnement. Même qu’ils nous aident dans nos tâches quotidiennes. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Pourquoi irais-je inventer quelque chose d’aussi saugrenu ? Bon sang, vous en avez déjà croisé plein !
— Je m’en serais rendu compte, quand même. Non, non, je pense que vous cherchez à me manipuler ou bien vous vous enfoncez dans une espèce de délire persistant, ce qui est encore plus inquiétant. Je ne vois pas d’autres explications. Je ne sais même pas si vous croyez vraiment à ce que vous évoquez lors de nos entretiens.
— Quel serait mon intérêt dans le cadre d’une telle démarche ?
— S’amuser, m’étudier, me tester, pardi ! Ou bien comme je disais, c’est que c’est plus grave que je ne le pensais...
— Mais et si c’était vous qui m’étudiez, en me faisant croire que vous ne croyez pas à l’existence des robots ? Pour voir comment je réagis ? Hein ? On n’avance pas là.
— Non, nous n’avançons pas, en effet.
— Bon, écoutez, laissons de côté les robots. Je vous propose de discuter de dehors, du monde extérieur. Par exemple, les robots ne sont que les exécutants. A la limite, ce ne sont pas eux l’essentiel. Mais vous savez bien qui leur donne des ordres, non ? Et à nous aussi, par la même occasion ? Qui est-ce qui nous dirige ?
— Ah non, vous n’allez pas encore me reparler de ces pieuvres géantes télépathes de l’espace ! Je parie que vous allez me dire qu’elles vous dictent ce que vous devez faire ! Peut-être même en ce moment même !
— Mais enfin, c’est comme ça depuis trois siècles maintenant. Depuis leur arrivée sur notre monde. Ce sont elles qui nous ont apporté les plans pour bâtir les robots ! Vous êtes dans le déni complet de la réalité !
— La réalité, excusez-moi mais là, ce n’est pas la réalité, ça, ce sont vos délires. De telles choses n’existent pas, voyons ! Des extra-terrestres, des robots et tout le toutim, mais vous êtes complètement atteint, très cher, désolé de le dire ainsi. Vous n’êtes plus rationnel depuis un moment. On nage en pleine science-fiction. Vos lectures ont dû vous monter à la tête !
— Je ne sais pas comment vous convaincre, je suis à bout d’arguments ! C’en est désespérant. Mais enfin, ouvrez-les...
À ce moment-là, une voix grésilla, métallique :
— Infirmier, le docteur Xurblubzatoth veut s’entretenir avec vous. Veuillez sortir sur le perron, ses ondes télépathiques ne sont pas performantes ce matin, il souffre d’une sévère céphalée.
Alors qu’entrait dans la chambre d’isolement un humanobot de troisième génération, programmé pour être un aide-soignant particulièrement optimisé avec quatre bras dont un muni d’une brosse nettoyante auto-humidifiante à haut pouvoir désinfectant.
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Folie(s)
Fantasy18 textes échappés de l'asile. Les Fous ont la parole ! Folie joyeuse, tragique, douce ou furieuse, folie visionnaire, délirante, compulsive, criminelle ou simplement géniale... Mais aussi : folie qui ouvre sur un autre monde, qui efface les limites...
