De manière à la fois poétique et crue, Émilie Querbalec traite ici de la difficulté à accepter cet autre issu de soi que représente pour sa mère le nouveau-né... Léger et troublant.
Coccinelles (Émilie Querbalec)
À la naissance de mon fils, je n’éprouvai rien. Le corps anéanti de fatigue, l’esprit embrumé par une lutte de presque deux jours, mon cœur resta inerte comme une pierre. Une fois extirpé de mes entrailles, le bébé fut posé sur mon ventre sous une couverture, un bonnet sur sa tête humide. Il cessa aussitôt de pleurer, puis par d’infimes mouvements de reptation, il réussit à grimper jusqu’à ma poitrine. Son papa, attentif et plus expérimenté que moi, l’aida à se positionner sur le sein. Avide, il s’empara aussitôt du mamelon : son instinct de survie le guidait, là où je ne ressentais que vide et paralysie. Je restai allongée ainsi un bon moment, sans oser ni bouger ni parler, avec cette chose collée à moi. Puis les sages-femmes revinrent, il était temps de regagner ma chambre. J’essayai de me lever seule mais mes jambes se dérobèrent, et il fallut me faire asseoir en chaise roulante, comme une infirme. C’est ainsi que je quittai la salle de naissance.
La nuit venue, on me proposa de garder mon enfant en nurserie afin que je puisse me reposer. J’acceptai, ne sachant trop ce qu’il convenait de faire. Curieusement, je ne réussis pas à fermer l’œil. Je tournai en rond et finis par arpenter le couloir, à l’affût du moindre bruit. J’entendais bien des pleurs à travers la porte marquée « nurserie », mais je n’arrivais pas à reconnaître ceux de mon fils. Troublée, je rebroussai plusieurs fois chemin, pour ensuite revenir sur mes pas. Une puéricultrice, ayant observé mon manège, me demanda si je souhaitais le garder auprès de moi. Je secouai la tête et retournai finalement me coucher.
On me l’apporta le lendemain vers sept heures, pour la première tétée du matin. Malgré toutes mes tentatives, il tourna la tête à droite et à gauche, refusant mon sein et pleurant de toutes ses forces. On lui présenta alors un biberon, et enfin il s’apaisa.
Les premières heures furent étonnamment calmes. En dehors du bain matinal, le bébé ne fit que dormir. J’avais une chambre individuelle, vaste, moderne et lumineuse. La vue donnait sur un parc où l’on voyait quelques familles, enfants ou parents, profiter du beau temps.
Nous étions en juin, et une vague de coccinelles avait envahi les jardins et les champs. Désorientées, elles se cognaient contre les vitres et retombaient, à moitié assommées. Une aide-soignante entra en coup de vent et voyant ma fenêtre entr’ouverte, se précipita pour la fermer.
— Faites attention, elles rentrent partout !
Après avoir inspecté rapidement la chambre, elle ressortit sans plus de commentaires. Le bébé continuait à dormir paisiblement. Il était habillé d’un pyjama de coton léger que son père lui avait mis après le bain. Son bonnet avait un peu glissé au-dessus de son oreille. En le réajustant, je remarquai un point rouge sur son front : une coccinelle s’était aventurée jusque-là et cherchait visiblement sa route. Je tendis mon doigt afin de la recueillir, et me levai pour la libérer au dehors. Puis je me dépêchai de finir mon repas avant qu’il ne s’éveille.
L’après-midi passa lentement entre sieste et semi-torpeur. J’étais absorbée par la brûlure de l’épisiotomie, et personne ne me réclamait. Les blouses blanches se succédèrent pour nous prodiguer les soins nécessaires. La famille avait été prévenue, les plus proches avaient promis de passer. En attendant, je somnolais au rythme des pulsations de la douleur, ou j’observais le ciel à travers les rideaux légers qu’un mince filet d’air faisait danser doucement.
VOUS LISEZ
Folie(s)
Fantasi18 textes échappés de l'asile. Les Fous ont la parole ! Folie joyeuse, tragique, douce ou furieuse, folie visionnaire, délirante, compulsive, criminelle ou simplement géniale... Mais aussi : folie qui ouvre sur un autre monde, qui efface les limites...
