La campagne : ses vivifiantes odeurs de foin, ses vaches paisibles au regard si doux, et ses paysans baveux complètement frappadingues et tarés. Nouvelle lauréate du Prix du Jury et du Public de la Ville de Liège (commune de Seraing) dans le cadre de l’année Simenon (2003).
Jour gras (Southeast Jones)
Mardi
La viande est vraiment savoureuse. André en reprend une belle part qu’il agrémente d’une énorme portion de purée. En face, Simone mange, les yeux mi-clos, le visage figé en un masque quasi extatique. André ramasse les dernières rondelles d’oignons frits avec un bout de pain, rote avec satisfaction et sourit. Sa femme engloutit une dernière et monstrueuse bouchée qu’elle mastique longuement ; un long filet de salive mêlée de sauce coule de la commissure de ses lèvres et va se perdre sur le haut de sa robe déjà passablement souillée par des fragments de nourriture poisseux.
Elle se lève, se sert un porto en passant et s’installe dans le fauteuil près de la fenêtre. Le rituel est immuable : dans moins de dix minutes, elle dormira.
André range la dernière assiette et contemple Simone, elle sombre lentement dans la folie.
Elle a été plutôt calme ces derniers temps, demain devrait bien se passer, après...
Mercredi
Dumont a sa tête des mauvais jours. Julliard, le chef de la section recherche de la P.J. de Bergerac ne s’y trompe pas ; il tire nerveusement de longues bouffées de fumée nauséabonde de sa pipe de bruyère au fourneau noirci par ce qu’il appelle avec humour son mélange secret.
— Un problème, Dumont ?
— Je suis sur le point d’arrêter cette affaire sans l’avoir résolue, j’ai horreur de le reconnaître mais je suis dans une impasse. Les gens de là-bas ne se confient pas facilement.
— Vous êtes un enfant du pays, je crois ?
— Si on veut.
— Comment ça ?
— J’avais moins de dix ans quand mon père a quitté la région pour se remarier et vivre à la ville. Les gens ont mal accepté la chose, d’autant qu’il a vendu la ferme et les terres à une coopérative. Ce sont des gens fiers et ancrés dans leurs traditions, des traditions qui ont force de loi et remontent souvent à pas mal de générations. Ils pardonnent difficilement ce qu’ils considèrent sans doute comme une infamie, on marie la fille, la sœur ou la veuve d’untel et surtout, on ne vend jamais la terre. Ils ont coutume de dire qu’ils sont tous un peu cousins.
Il déploie une vue satellite de la région, un obscur lieu-dit nommé Point-Perdu situé dans un petit coin de Dordogne. Un tracé rouge délimite un périmètre d’une douzaine de kilomètres, l’endroit où se sont volatilisés quatre personnes. Quatre personnes sans histoire, sans points communs. Quatre personnes en moins de deux ans.
— Le représentant d’une minoterie locale, veuf, la cinquantaine, sans enfants ; une randonneuse de quinze ans pas spécialement jolie, un militaire rendant visite à sa mère et Raymond Salier... Salier qui allait chez une cousine pour régler une succession et n’est jamais rentré chez lui. Les cousins sont les époux Milan, ils ne se fréquentent guère mais une vieille tante leur a laissé en partage une petite maison en Bretagne.
» Salier voulait leur proposer de racheter leur part. Sa femme a déclaré sa disparition lundi matin. Je me suis rendu à Point-Perdu afin d’interroger les Milan ; entre temps, le garde-chasse avait retrouvé son véhicule incendié à proximité des entrepôts à grain d’un vieux moulin aujourd’hui en ruine. Après avoir accompagné les services d’identification sur les lieux, j’ai pris un logement à deux kilomètres de là, reportant mon interrogatoire au lendemain.
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Folie(s)
Fantasía18 textes échappés de l'asile. Les Fous ont la parole ! Folie joyeuse, tragique, douce ou furieuse, folie visionnaire, délirante, compulsive, criminelle ou simplement géniale... Mais aussi : folie qui ouvre sur un autre monde, qui efface les limites...
