Pour ce dernier récit, Ludovic Klein (auteur des Maîtres ne vinrent plus et du Deuxième événement sur le précédent recueil, Sales Bêtes !) questionne l’après. Après la folie, après les médicaments, après l’Hôpital Psychiatrique. Que peut-on reconstruire de soi ? Comment retrouver son unité perdue ? Le décalage ou le récit déchirant d’une guérison impossible.
Le décalage (Ludovic Klein)
Le dernier paragraphe est de Pierre Gascar, extrait de « L’expression des sentiments chez les animaux ».
Ce samedi, à 20 heures, les camarades de promotion de l’université se réunissent pour une soirée au Chat Noir. Vin blanc, filet mignon. Anecdotes diverses sur la vie de fac et la manière de ne pas en foutre une rame tout en assurant ses diplômes. Rumeurs sur les autres élèves, les profs. Mises à jour : qu’est-ce qu’il est devenu, est-ce que tu savais que, tu te souviens, non c’est pas vrai, lui j’ai plus jamais eu de nouvelles... Je m’imagine bien le tableau.
Ancien étudiant, j’ai insisté pour venir. Je voulais tenter une sortie. Je me suis dit qu’à travers l’évocation d’un monde connu autrefois, j’aurai pu avoir une image plus précise de la personne que j’ai été. Juste un reflet. Avant tout ça, avant la crise. Avant d’être coupé en deux. Histoire de mettre la main sur moi-même, raffermir ma prise, et ne plus jamais, jamais me laisser partir. Plus de déperdition.
Je serai le plus ordinaire possible. Je vais montrer à tous que j’ai guéri, malgré mes trois années d’hôpital psychiatrique... Sourire pur dehors, intérieur vidé. Clean.
Ainsi, le repas devient une sorte de test de normalité. Lentement, je me mets en armure (gants noirs, épaisses doudoune synthétique, vêtements de nylon). Je suis prêt à sortir. Je suis vaguement inquiet.
Le métro crisse, chavire, les passagers ont l’air mal à l’aise, hantés, envoûtés par je ne sais quelle idée fixe. Ils sont tous barricadés dans leur forteresse interne, hors d’atteinte, méfiants. En diagonale.
Je trouve finalement le restaurant, et je pousse la porte. J’ai soudain le sentiment de tomber dans un aquarium luxuriant, oriental, choquant. Je traverse le couloir Art Nouveau surchargé de mosaïques et de miroirs géants, environné de dorures rutilantes. Tant de brillance, de bruit, de monde me fait tourner la tête. Je n’appartiens pas à cet espace de propreté chaleureuse. La tête me tourne. Devant la porte de la salle réservée pour le soir, je me fige. J’hésite. Mais je ne peux pas rester ainsi sans bouger, tous les regards des clients et du personnel sont sur moi. Ils me poussent. Je n’ai pas le temps de me préparer : j’entre. L’espace de la salle est immense, éclatant.
Tous mes anciens condisciples (dont le visage ne m’est plus du tout familier) se tournent vers moi, le regard aveuglant comme un couteau tourné vers le soleil. J’énonce un « bonjour » caillouteux. Ils me renvoient bruyamment mon salut.
Je m’assieds, je souris. Je réponds aux questions. Naturel. Toujours naturel. Je m’installe, un peu guindé. Kir apéritif pour tous, offert par la maison. Alcool avec médicaments ? Ça devrait aller. Je sirote. Je décrispe les épaules. Je retire mes gants. Ça parle beaucoup. On est content de se voir. Moi, ça va.
En 3 ans, mes anciens camarades ont bien évolué. Mariages, décès dans la famille, déménagements, nouveau travail, des bébés... Ils ont consolidé leur emprise sur le monde. Ils sont devenus sérieux. Ils se sont installés. Épaissis. Rapprochés du sol. Devenus plus nets, affûtés. Et en même temps ils sont partis très loin de moi. Moi, j’aurai passé ces 3 ans à ramasser mes propres miettes. Une par une, laborieusement. À présent, assis comme un pingouin endimanché, je me force à regarder les autres dans les yeux. C’est dur. Je parle, j’acquiesce, je suis la conversation. Je ne me laisse pas distancer. Très bien. Naturel.
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Folie(s)
Fantasy18 textes échappés de l'asile. Les Fous ont la parole ! Folie joyeuse, tragique, douce ou furieuse, folie visionnaire, délirante, compulsive, criminelle ou simplement géniale... Mais aussi : folie qui ouvre sur un autre monde, qui efface les limites...
