Le hollandais volant

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Chapitre 10 

Inej


Les orgues d'une mélodie rêveuse résonnaient sur le parvis de la place. Le fond de l'air débordait de bavardages enjoués, folâtres, et même le froid mordant de l'hiver semblait plus doux dans cette partie de la ville. Une rangée de lampadaires balisait le chemin. Sous ses yeux noirs défilait un bal de fiacres et de fourrures, d'une élégance à couper le souffle. La nuit s'annonçait riche et faste chez les nantis du Geldstraat.

Inej marchait parmi eux, le regard droit devant, évitant celui des autres femmes. Les plis de sa robe encombraient le sol, sa taille fine emprisonnée d'un corset. Sa démarche assurée, gracieuse, répétée mille et une fois, la fondait parfaitement dans le décor, si bien qu'aucun d'entre eux n'auraient pu douter de son appartenance à leur monde.

Quelques oeillades planaient sur son passage. Elle sentait bien l'étonnement posé sur elle, à cause de la couleur ambrée de sa peau. Peu de sulis évoluaient dans ces cercles, la mise aussi fastueuse.

Inej resserra sa main gantée de dentelle au creux du coude de Kaz. Sur les pavés résonnaient le bruit de ses bottines, en coeur avec le martelement de sa canne.

Lui se tenait droit, le menton haut, l'élégance naturelle qui lui saillait toujours, à l'aise comme jamais dans ce milieu pourtant si différent du leur. Les épaules droites, Inej n'en menait pas large, s'efforçant de se montrer à sa hauteur, terrifiée à l'idée de commettre un faux pas.

Sa robe, une merveille à la mode qu'il lui avait achetée, la seyait parfaitement, il n'avait cessé de le lui répéter depuis leur départ du Slat. L'illusion serait parfaite, il en était persuadé. Pour autant, Inej ne pouvait s'empêcher de se sentir en trop dans ce tableau.

Elle savait qu'elle aurait du se réjouir. Personne n'avait jamais vu Kaz Brekker s'afficher aux bras d'une femme. Le fait qu'il la choisisse elle et personne d'autre pour cette mission avait eu le gout silencieux du triomphe. Elle aurait pu s'énorgueillir, se gonfler d'importance et laisser son coeur s'inonder d'espoirs, mais elle avait choisi de ne pas se laisser troubler. Rien n'était vrai dans ce simulacre de couple qu'ils affichaient depuis moins d'une heure.

Kaz l'avait surprise par ses gestes, hautement galants, à croire qu'il les avait pratiqués toute sa vie. Il lui avait tendu son bras lorsqu'il avait fallu monter dans le fiacre, en parfait gentleman. Inej en avait frémit. Quelque chose de naturel flottait dans ce tableau, à son grand regret. Il était dangereux d'y croire, elle le savait. Pourtant, son coeur battait la chamade à mesure que les chevaux s'étaient mis en marche. Kaz ne parlait pas, les pensées tournées vers ses objectifs, comme toujours lors des missions les plus délicates. Ses mains jouaient avec sa canne, un tic nerveux qu'il avait contracté récemment.

— Pourquoi tu m'as choisie moi ? lui avait-elle demandé au détour du silence.

Il avait froncé les sourcils.

— Tu aurais vu qui d'autre ?

— Nina, Marièke... Bree, Anicka...

— Aucune d'entre elles n'ont la moitié de ta grâce.

Inej avait senti ses joues s'empourprer. Elle détourna les cils.

— Nina aurait fait une bien meilleure mercurienne.

— Elle en a fréquenté beaucoup trop pour passer inaperçue.

— Peut-être que moi aussi, Kaz, avait-elle simplement murmuré.

Le corbeau sur la rampeOù les histoires vivent. Découvrez maintenant