En reculant, le dos de Lina vint rencontrer une masse chaude et douce, comme un pelage qui lui chatouilla les épaules. En se retournant lentement, elle fit face aux yeux mystérieux de l'homme-bouc, jaunes et fendus d'une large barre horizontale. Il semblait sonder son âme, ce qui mit Lina mal à l'aise.
- Laisse-moi au moins t'expliquer qui nous sommes. Mon impétueux ami s'est déjà présenté brièvement, c'est une Arcane du Tarot, il représente son groupe et il se nomme Justice. Quant à moi, je suis le bélier Ovis et je représente l'Oracle. Tu peux nous considérer comme des guides, si cela te paraît moins oppressant.
Lina soupira profondément car elle comprenait le caractère inévitable de cette entrevue. De toute manière, elle était venue jusqu'ici et il était hors de question qu'elle reparte sans avoir fait ses adieux à cette maison.
Elle avisa le Tarot qui remplissait toute l'encadrure de la porte à l'extérieur, le visage baissé et les bras croisés tandis que son acolyte parlementait avec elle.
- J'imagine que vous n'avez aucun choix non plus.
Justice releva la tête en dardant des éclairs dans sa direction. Toutefois, la commissure de sa bouche se releva légèrement en signe d'intérêt. Lina se détourna pour reporter son attention sur la pièce ; elle fit quelques pas avant de pénétrer dans ce qui était autrefois le salon où ils s'attablaient avec sa mère, son père et son grand frère. La moisissure éthérée recouvrait presque tout mais certains endroits étaient plus denses et compacts que d'autres.
- Ce que tu vois autour de toi s'appelle le Spleen. Il recouvre les anciennes habitations et représente l'énergie laissée derrière eux par les précédents propriétaires. Une maison regorge d'énergie et de flux magnétiques qui influent sur le tempérament et le Vitalisme de chaque individu.
La voix douce, presque enfantine du bélier contrastait avec son apparence inquiétante et arc-boutée, mais il couvait Lina d'un regard bienveillant. Le Tarot s'approcha à son tour et avisa avec dégoût les miasmes qui pullulaient dans l'atmosphère. Il avait replié ses ailes dans son dos, ce qui soulignait ses hanches marquées et sa poitrine volumineuse.
- Je suis juste venue pour voir ce qu'il reste de mon enfance, murmura Lina en approchant sa main d'une boule de suie.
A son contact, le décors se métamorphosa autour des trois protagonistes et la luminosité changea. Ils se tenaient debout au milieu du salon et des éclats de voix retentissaient dans la grande maison. Lina se figea en constatant son propre double âgé d'à peine dix ans qui dessinait dans un carnet, assise sur le gros tapis duveteux près de l'âtre.
L'émotion monta directement à ses yeux et elle voulut s'approcher de la petite. Ses yeux gris mangeaient ses joues d'enfant et une étincelle de pure innocence y brillait comme une étoile au milieu de la nuit.
- Lina !
La voix de sa mère Cordélia retentit comme un poignard directement dans la poitrine de la jeune femme. Elle aurait pu reconnaître son intonation forte et légèrement prolongée sur la dernière lettre entre mille.
- Nous sommes invisibles, personne ne peut nous voir ou nous entendre ici, précisa Ovis.
Les murs et les meubles semblaient presque irréels à Lina qui se remémora brusquement un nouveau paquet de souvenirs enfouis. A ce moment précis, Cordélia pénétra dans la pièce vêtue de son éternelle robe noire du Ministère.
- Tu n'es toujours pas habillée ?! s'écria-t-elle avec une pointe d'anxiété. File mettre ta tenue ou je te prive de lecture jusqu'à la nouvelle Lune !
Lina sentit ses barrières mentales se briser à la vue de sa mère bien en vie, mais ses mots lui étaient familiers car issus d'un vrai souvenir.
- Mais maman ! Je suis au milieu d'une histoire ! rouspéta la gamine.
Cordélia détestait qu'on lui oppose résistance, et ce jour-là, elle n'avait plus aucune goûte de patience à lui accorder. Ses narines se gonflèrent et ses yeux s'écarquillèrent et son visage anguleux, ce qui annonçait toujours un orage de reproches. Elle s'approcha de sa fille en faisant claquer ses talonnettes et lui arracha le carnet qu'elle tenait entre ses mains.
- Une histoire ? Encore ces sottises ! Ça ne développe aucunement ton Vitalisme d'écrire, tu ne pourras rien manifester concrètement par ce biais futile. C'est ton premier jour à l'Académie, et c'est comme ça que tu te prépares ? On dirait que ça t'est complètement égal !
Les mots sortaient de sa bouche de plus en plus vite à mesure que son angoisse reprenait le dessus à l'idée que sa fille ne suive pas son exemple. Prise de colère, la petite Lina bondit sur ses deux jambes en faisant face à sa mère.
- Mais moi j'm'en fiche ! Je m'amuse en écrivant mes histoires !
La mère et la fille se toisèrent un instant, et la Lina du présent serra les dents au souvenir de ce qui allait suivre. Sans dire un mot de plus, Cordélia jeta le carnet dans l'âtre qui s'embrasa directement, sous les cris horrifiés de la petite Lina.
- Pourquoi t'as fait ça j't'e déteste ! hurla la petite qui sentit pour la première fois le sentiment d'injustice naître au fond de son cœur.
- Je ne veux plus rien entendre. Va mettre ton uniforme, on part dans cinq minutes.
Cordélia quitta la pièce pour dissimuler les larmes qui lui montaient aux yeux, et lorsque la petite Lina se retrouva seule, elle plongea sa main dans le feu pour saisir son précieux carnet. Mais elle ne parvint qu'à se brûler douloureusement et tout ce qu'elle en sortit fut un bout de page blanche calcinée. Lina du présent passa son pouce sur sa paume légèrement en relief des suites de cette blessure.
La scène se termina sur les pleurs de la petite fille accroupie devant l'âtre, recroquevillée sur sa main douloureuse avant que l'obscurité ne l'engloutisse à nouveau.
VOUS LISEZ
Mémoire Vive
ParanormalLina enterre sa mère. Pour faire le deuil de celle qui l'a mise au monde, elle décide de retourner dans sa maison qui l'a vue grandir afin de replonger dans ses souvenirs. Mais sa tranquillité sera de courte durée lorsque deux entités mystérieuses d...
