13

366 26 94
                                        


La porte de l'immeuble, celle qui donne sur la rue, claque d'un bruit sec et lointain, comme elle l'a déjà fait quelques fois au cours de sa nuit.

L'esprit endormi de Sidjil s'y accroche par réflexe, réveillé sans vraiment l'être, à peine conscient que son instinct s'impose cette vigilance. D'un effort groggy, ses oreilles se dressent et s'orientent pour épier le bruit, s'accordant un instant pour le reconnaitre et le laisser s'estomper. Il ne bouge pas plus, si vite rassuré de la normalité du son que ses yeux restent clos et son museau enfoui dans son oreiller, toute tension évacuée d'un soupire las tant son corps est déjà prêt à resombrer dans les méandres si confortables de ses rêves.

C'est sans compter sur les sons qui lui parviennent alors. Après le claquement sec et définitif de la porte, s'élève un clapotis discret qui gagne en volume, le rythme joyeux succédant au claquement sans importance avec une familiarité qui l'interpelle. Ce ne sont que quelques bruits discrets, au tempo soutenu, parfois ponctués de crissements nonchalants et de froissements énergiques. C'est une mélodie que Sidjil connait par cœur, apprise sans vraiment le vouloir à force d'habitude, des années de cohabitation l'avertissant que son frère monte les escaliers.

La réalisation force son sommeil à s'agiter, sa quiétude presque brisée par cette perspective joyeuse, mais quelque peu agaçante, sa somnolence se parant d'un réflexe adolescent. Sidjil ferme les yeux plus fort, rabat ses oreilles sur son crâne et se ratatine, cherchant à se fondre davantage dans le cocon tranquille qui le tient au chaud. Il n'espère pas sincèrement échapper au remue-ménage qui s'annonce, mais son esprit embrumé et son corps engourdi le poussent à prolonger ce moment confortable, à replonger dans les doux songes qui planent encore sur lui. Même dans cet état second où sa conscience n'a pas pleinement refait surface, il sent cet état cotonneux filer entre ses doigts, prêts à se dissoudre à l'instant où son Manas l'aura rejoint.

Comme s'ils étaient pressés de lui donner raison, les bruits qui résonnent dans la cage d'escalier s'intensifient brusquement. En atterrissant sur le palier avec fracas, martelant le vieux parquet en le faisant craquer, les pas lourds de son ami semblent moquer ses efforts en se précipitant devant sa porte. Le tintement de clefs qui suit est bref, mais il tonne bien trop fort à ses oreilles sensibles, piètre transition au verrou qui sursaute et au grincement qui s'élève.

Sidjil s'attend à une explosion de voix, à ce que l'air s'agite autour de lui, que le bordel de l'appartement s'aggrave, que l'odeur anisée de son meilleur ami l'assaille alors qu'il s'écrase sur lui, que ses questions fusent à grand renfort de rires et de cris. Pourtant, seul le grincement tremblant s'élève depuis l'entrée de l'appartement, la porte poussée si doucement que le son s'étire avec une démesure à la limite du ridicule. La poignée finit par cogner contre le mur, achevant le son désagréable avec une certaine négligence, mais elle n'introduit aucun autre son, laissant simplement le silence reprendre sa place.

Il faut quelques secondes à Sidjil pour comprendre ce qui se trame, que l'appréhension engourdie qui l'habite se mue en un étonnement sceptique. Il doute un instant d'avoir rêvé le moment précédent. Questionne les centaines d'anecdotes qui prouvent que son frère ne laisserait jamais passer une occasion de l'embêter. Débat avec lui-même de s'il devrait faire l'effort d'ouvrir un œil en direction de l'entrée, curieux d'observer ce qui s'y passe malgré la cloison qui l'en sépare. Juste de quoi avoir le cœur net sur ce moment hors du commun, valider le fait que Manas s'est bel et bien arrêté sur le palier sans oser entrer, muet et immobile comme s'il préférait l'épier plutôt que de l'assiéger de sa bonne humeur.

Le raclement de gorge exagéré qui finit par s'élever depuis l'entrée porte le timbre d'une normalité rassurante, alors Sidjil s'en amuse, son agacement chassé bien trop facilement par les frasques qui s'annoncent à lui. Le parquet du palier craque sous des baskets impatientes qui font du sur place, une langue claque contre un palais dans un bruit sec et des habits se froissent, dessinant une image agitée du garçon qu'il porte si haut dans son cœur. Des chuchots s'élèvent alors, se voulant aussi discrets que bruyants, nourrissant l'amusement qui étire déjà ses babines et chasse son atonie.

Instinct [Maxime&Djilsi]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant