Noir. Noir absolu. Une absence totale de lumière, voilà tout ce qu'elle percevait chaque jour. Une vision des ténèbres qui la plongeait chaque seconde un peu plus dans une tristesse silencieuse.
Son pied heurta un pavé et, battant de ses bras dans l'air froid du soir, elle tenta désespérément de ne pas s'effondrer sur le sol. Elle senti les regards sur elle. Les êtres insensibles la dévisager avec malaise et compassion. Elle voulu les insulter, leur crier d'aller voir ailleurs, qu'elle n'avait pas besoin de badauds pour marcher sur le trottoir. Elle ne dit rien pourtant, et se remit à marcher sagement, traînant devant elle sa canne blanche, bâton d'aveugle, guide des non voyants.
La maladie avait frappé en un éclair. Une douleur à la tête, une vision défaillante, des troubles, des flashs noirs incessants, et avant que le médecin ne puisse prescrire quelque remède que ce soit, les yeux d'Angélique avaient été plongés dans le noir.
Elle se demandait souvent pourquoi il avait fallu que cela tombe sur elle. C'était trop injuste. Pourquoi elle ? Pourquoi s'acharner sur les bonnes personnes au lieu de punir ceux qui font le mal sur Terre ? La vie avait raté son coup. Ou alors, il devait y avoir quelque chose sur elle même qu'elle ignorait. Un vice caché qui lui aurait attiré les souffrances de la vie. Oui. Angélique devenait superstitieuse. Mais lorsqu'une maladie fatale vous ôte la vue sans même vous prévenir, il y a de quoi se poser des questions. Des questions sans réponse peut-être, mais depuis qu'elle n'avait plus que sa tête pour voir le monde autour d'elle, il fallait bien qu'elle trouve une occupation.
Un large véhicule rugissant la frôla de près tandis qu'elle vacillait aux abords d'un passage piéton. La souffle chaud et les vapeurs d'essence lui furent jetées au visage telles un coup de pied méprisant. C'était comme si on ne voulait pas d'elle ici. Comme si finalement, malgré tout le bien qu'elle avait fait, les gens lui tournaient le dos pour la simple et bonne raison qu'elle n'était plus comme eux à présent. Une handicapée. Une femme silencieuse. Belle et trébuchante.
Sans un mot, elle tendait l'oreille, et tachait d'identifier au plus vite la multitude de bruits qui jaillissaient autour d'elle entre les immeubles, les voitures et le bitume. Sa tête ne bougeait pas. Son visage était fixé droit devant elle et ses membres opéraient dans l'inconnu en tentant de la ramener chez elle, après sa longue journée de travail.
Elle avança son bras, poussa la canne un peu plus qui crépita doucement sur la route au contact du sol granuleux. Pas un bruit. La voix était libre, elle pouvait traverser.
Et puis son bâton d'aluminium vola d'un seul coup, projeté dans les airs. Sa main s'ouvrit, son bras suivant le mouvement, mais c'était trop tard ; le bruit de la canne métallique rebondissant au loin le prouvait clairement ; elle allait devoir aller la chercher a tâtons. Mais c'était sans compter la douleur qui l'atteignit lorsqu'un objet dur, coupant et rapide vint heurter son tibia à toute vitesse. Des décharges électriques démentes se propagèrent depuis l'endroit de la blessure, et Angélique grimaça sous l'effet de la douleur.
– Putain ! Mais regarde où tu marches !
Les bruits de roue du vélo qui s'éloignaient avec la voix nasillarde, laissèrent la pauvre femme blessée peiner à rejoindre le trottoir. Une larme coula sur sa joue. De douleur ou de désespoir, elle n'en savait trop rien mais ce qui était sûr était que son cœur se pressait au fond de sa poitrine.
Dans le bruit de la rue agitée, un grincement de roues attira son attention. Des pas sonnèrent, claquant sur le sol, et la voix nasillarde s'éleva à nouveau pendant un court instant. Angélique tendit l'oreille, tentant de comprendre la scène qui se déroulait à quelque mètres d'elle.
Un bruit sourd, sûrement un coup de poing. Un râlement suivit de la chute d'un corps sur la sol. Angélique tressaillit. Immobile, privée de son guide blanc, elle n'osait pas faire un pas de plus, et pourtant la violence qu'elle présentait tout près la poussait à s'enfuir.
Elle écoutait. Les yeux fermés comme à son habitude. Elle visualisait du mieux qu'elle pouvait les éléments qui l'encerclaient tels les gardes d'un asile dangereux. Elle savait que si elle était prise pour cible, il ne fallait pas une dizaine de secondes à n'importe quel agresseur pour la mettre à terre et la dépouiller du peu qu'elle transportait. Et ses lèvres restaient entrouvertes, expirant un air sec empli de doute et de peur.
Les pas se rapprochaient à présent, et la pauvre aveugle sentit son cœur s'accélérer avec eux.
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NIRVANA [ EN PAUSE ]
Science FictionDans un futur proche, deux amis ont mis au point un moyen de détruire à distance n'importe quel objet technologique. Une sorte de virus, de bombe à retardement pouvant s'installer dans les ordinateurs ou objets connectés afin de griller les circuits...
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