La silhouette solitaire, vêtue d'une longue robe bleue fendait la foule avec aisance. Les courtisans s'écartaient sur son passage, taisaient leurs murmures, répondaient à ses sourires mais osaient à peine croiser son regard de givre de peur de sentir leurs âmes se glacer à son contact. Elle en revanche, consciente de son statut, de sa position enviée et haïe, se sachant de toute manière l'objet des prochaines discussions, n'hésitait pas à prendre son temps, sondait sans honte la foule et échangeait parfois quelques mots avec l'une de ses connaissances, sans jamais s'arrêter plus de quelques minutes avec une même personne.
— Sire Vasilas, salua-t-elle en s'immobilisant près d'un vieil homme aux cheveux gris.
Il tourna la tête, surpris. Avisant le visage de son interlocutrice, un étrange éclat brilla au fond de ses yeux ; il croisa les mains dans son dos et s'inclina profondément en répondant :
— Dame Eliane, c'est un plaisir. De bonnes nouvelles de votre province ?
— La situation n'a guère évolué, malheureusement, répondit-elle distraitement, considérant avec attention la jeune rousse qui se tenait à côté du courtisan. Mais les fiançailles devraient alléger l'atmosphère, ne serait-ce que quelques décades. Si je puis me permettre, Sire, qui est-ce ?
Un sourire attendri se dessina sur le visage du vieillard richement vêtu, tandis qu'il couvait l'inconnue à ses côtés d'un regard fier.
— L'aînée de mes petites-filles, Karashei, peut-être future Dame d'Eau si mon fils ne lui conçoit pas un petit frère avant sa majorité.
La concernée, qui ne paraissait pas avoir plus de quinze hivers, esquissa une profonde révérence, n'osant pas vraiment parler. Eliane lui sourit, releva les bords de sa robe, et s'inclina poliment à son tour.
— Dame Karashei, c'est un honneur de vous rencontrer. Dois-je m'inquiéter que vous me fassiez bientôt de l'ombre avec votre beauté et votre jeunesse ? ajouta-t-elle avec un rire amusé.
Karashei baissa les yeux, déroutée par le sourire jovial de son interlocutrice, à mille lieues de l'acuité calculatrice de son regard de givre souligné de khôl noir. Et elle eut beau essayer de cacher son trouble derrière un visage lisse, elle fut presque immédiatement certaine que les iris azurins, si pâles qu'ils en paraissaient gris, l'avaient deviné.
Elle avait entendu nombre d'histoires à propos d'Eliane d'Ombre, et pourtant, aucune ne lui rendait réellement justice. Aucun mot ne pouvait exprimer cette impression de légèreté, et pourtant de férocité contenue, qui se dégageait de son allure princière, ni son teint neigeux, trop clair pour paraître humain, qui lui conférait pourtant une étrange grâce. Nombreux murmuraient dans les couloirs que cette pâleur était due à une maladie rare de la province d'Ombre, qui décolorait la peau, les cheveux et les iris, tandis que nombreux autres affirmaient qu'il s'agissait d'un sortilège néfaste.
— Bien sûr que non, Dame Eliane, finit par murmurer la jeune fille, réalisant soudain qu'on attendait toujours sa réponse.
— Me voilà rassurée !
Le rire cristallin résonna quelques instants autour d'eux comme un carillon dans les murmures bas qui les entouraient. À peine dérangée par l'attention qui se focalisait à nouveau sur elle, Eliane s'inclina à nouveau devant l'ancien Sire d'Eau et sa petite-fille, un sourire aux lèvres.
— Je vous prie de m'excuser, glissa-t-elle, avant de s'esquiver aussi vite qu'elle était venue.
Instinctivement, Karashei garda son regard rivé sur la longue tresse blanche alambiquée qui se balançait au rythme des pas de la femme jusqu'à ce qu'elle se perde dans la foule. Alors seulement, elle se permit de relâcher une inspiration qu'elle ne se rappelait pas avoir retenue.
VOUS LISEZ
Dynasties / Eliane
FantasiaEmpires naissants et royaumes à l'aube de leur gloire, contrées en déclin et cités dépéries. Sur le continent d'Uvrastryn, les souverains se succèdent, le pouvoir change de mains au gré des alliances et des complots. Trois femmes, en des temps diffé...
