Anita me fit pénétrer dans le manoir grâce à une rampe qui jouxtait l'escalier extérieur. Si la demeure était imposante, son antre demeurait tout aussi impressionnante. Un hall immense débouchait sur un second escalier en marbre, revêtu d'un tapis rouge sur les marches. En haut de ces dernières, se trouvait une large fenêtre et je me demandais quelle vue on pouvait avoir de là-haut. Malheureusement je ne pourrais jamais y accéder.
Les murs autour de moi se paraient de tapisserie brodée couleur bordeaux, dont quatre portraits - probablement familiaux - nous souhaitaient la bienvenue avec un sourire.
Flippant.
Enfin, une ouverture sur la gauche laissait place à une salle à manger que je ne pus détailler car Anita bifurqua sur la droite où je remarquais un ascenseur.
— Vous allez séjourner au troisième étage avec mademoiselle Keyla. Vous y avez accès par cette voie.
Elle appella la machine qui nous attendait déjà. Anita me fit entrer à l'intérieur, appuya sur le chiffre numéro 3, puis nous montâmes sans échanger un mot. En temps normal, dans d'autres circonstances, j'aurai attendu la nuit pour me barrer d'ici. Il aurait été hors de question qu'une bande d'inconnus me dictent ma nouvelle vie. Rebelle dans l'âme, défier les personnes qui m'entouraient faisait parti de ma nature. Mais la nature avait repris ses droits en enlevant mes parents. À ce moment-là mon cœur avait cessé de battre. Aimer qui que ce soit me semblait inconcevable. Même si j'étais attaché à Keyla, elle connaissait mes fêlures. Si je décidais de m'en aller, peu importe où, elle devrait l'accepter.
Les portes de l'ascenseur s'étaient ouvertes sur une pièce depuis plusieurs secondes mais mon corps ne bougeait pas. Anita voulut me pousser mais je l'en empêchais d'un signe de main en l'air. Elle se plaça dans mon champ de vision.
— Monsieur... Silvàn, voici votre appartement, je...
— Laissez-moi, s'il vous plaît.
J'avais parlé d'un ton sans appel. Anita n'insista pas et quitta les lieues. Une fois l'ascenseur repartit, j'inspirai profondément.
Voilà, mon vieux, me dis-je à moi-même. Dorénavant, ton existence ne t'appartiendra plus. On t'aidera pour tout, et tu diras adieu à ton intimité. J'étais réduit au rang de sous-merde. Aux regards compatissants et de pitié.J'observais l'appartement. Vaste, avec tout le nécessaire à porter de mains. En face de moi se dressaient un salon ainsi qu'une cuisine. Deux autres portes devaient dissimuler ma chambre et une salle de bains. Tout était parfait, trop chic, bien rangé. Et ça ne m'allait pas, putain !
Dans un accès de rage, je roulais et renversais tout sur mon passage. Lampes, cadres photos vides, fleurs et tout le reste. Des éléments de décorations finirent également au sol. Je m'attaquais ensuite à l'immense bibliothèque regorgeant de livres.
Dans un silence lourd de sens, j'envoyais tout valser par terre avec l'énergie que je possédais dans mes bras.
Essoufflé, je me tournais pour admirer mon carnage qui m'avait bien soulagé, et fut surpris par Anna-Beth. Devant l'ascenseur, elle me fixait de ses grands yeux couleur whisky. Un breuvage dont j'avais envie pour picoler et me faire oublier la tristesse de mon existence. Noyé ma haine dans l'alcool, ne plus en ressortir, toucher le fond pour ne plus souffrir.— N'es-tu pas heureux d'être ici ? demanda-t-elle d'une voix douce, contrastant avec la tempête qui se déchaînait dans mon corps.
J'avais juste envie de lui foncer dessus avec mon fauteuil. Pour qui se prenait-elle de débarquer de cette façon ? Et n'avait-elle pas affirmé que nos routes ne se recroiseraient plus ? Je la dévisageais sans retenue de la tête aux pieds. Elle se mit à rougir lorsque mon regard se braqua sur ces maudites courbes. Je la détestais d'éveiller en moi un sentiment étrange. Un désir tout aussi malsain qu'improbable. En attendant, son manteau ne la cachait plus. Elle portait un débardeur blanc dont la dentelle du tissu galbait le haut de ses seins. Un pantalon de jogging gris recouvrait ses jambes. On était loin du look d'aristo de tout à l'heure dans la voiture.
— Si tu es en colère de te trouver dans une maison qui n'est pas la tienne, je peux te rassurer en te disant que ta présence ici m'horripile.
Au moins elle avait le mérite d'être franche. Bizarre, mais honnête. Anna-beth se mit à marcher en direction des livres qui jonchaient le sol. Elle en ramassa un, scruta la couverture et passa ses doigts dessus. Comme s'il représentait une chose précieuse à ses yeux.
— J'ai croisé Anita dans le hall. Elle m'a dit que tu semblais triste.
À nouveau, elle posa son regard sur moi. Je me sentais ridicule, en position de faiblesse. Pour fuir la conversation je regardais autour de moi.
Un filtre de lumière éclairait la pièce en passant par l'interstice du rideau en velours monté de part et d'autre de la fenêtre. Il y en avait quatre autour de moi. Toutes identiques.— Silvàn...., murmura Anna-Beth.
Je sursautais. Le son de mon prénom dans sa bouche transperça mon cœur. Il n'avait pas la même consonance lorsque c'était elle qui le prononçait.
— J'ai lu les livres de cette bibliothèque. Un jour, je pourrai te parler de chacun d'entre eux si tu le souhaites. Mais en attendant... fauteuil roulant ou non, tu vas devoir ranger ton désordre. On ne t'accueille pas pour que tu te défoules sur ce que nous avons la gentillesse de t'offrir.
Elle remit le livre à sa place, puis ajouta :
— Ta colère est légitime. Mais je pense que tu devrais te servir de cette rage pour la rééducation que tu vas com...
— Sors d'ici, la coupé-je brutalement.
— Décidément les bonnes manières et toi ça...
— Casse-toi tout de suite. Et ne t'avise plus de m'adresser la parole.
Mademoiselle Parfaite serra les dents, contrariée. Tant mieux, je n'en demandais pas plus. Et en la bouclant enfin, elle se dirigea vers l'ascenseur toujours ouvert. J'admirai son petit cul bombé, puisqu'elle devait faire plus de sport que nécessaire et fut surpris en l'entendant se racler la gorge. Pris en flagrant délit, ce n'était pas malin de ma part mais après tout je n'étais qu'un mec. Enfin, en théorie.
Anna-Beth me jeta un regard noir avant que les portes de l'ascenseur ne se referment sur son visage de princesse frustré.***
J'avais rangé tout l'appartement et posais le dernier livre dans la bibliothèque lorsque Keyla avait fait son apparition. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et je la contemplais.
— Salut. Le déjeuner va être servi. Je suppose que tu meurs de faim, étant donné que tu n'avales rien en ce moment.
Je ne répondis pas, et me dirigeais vers la fenêtre dont j'avais ouvert les rideaux. La vue était splendide, donnant sur un magnifique jardin ou une fontaine en forme de dauphin recrachait de l'eau dans un bassin immense. Tout était démesuré dans cette putain de baraque.
— Eh, parle-moi. Enfin... tu vois ce que je veux dire.
Je me tournais brusquement vers elle, et signais :
"Je veux partir. J'en ai déjà marre d'être ici. Toute cette aristocratie me donne la gerbe. Et quand va-t-on voir Deagan ?"
Keyla avança vers moi, puis s'agenouilla.
— Justement. J'ai reçu un coup de fil de la police. Deagan est en garde à vue mais... Il se sent très mal à l'idée de te voir pour l'instant. Il s'en veut terriblement et m'a demandé de venir seule. Je suis désolée, j'ai essayé de le convaincre mais il refuse en pensant que tu le détestes.
Elle voulut toucher ma joue mais je me reculais. Alors elle se leva, triste, puis soupira.
Je signais :
"Alors tu vas me laisser moisir ici tout l'après-midi ? C'est dégueulasse !"
— J'aurai voulu que les choses soient différentes ! Malheureusement je n'ai pas le choix. Si je veux te payer la rééducation rapidement je dois bosser ici. Je t'en prie. S'il te plaît. La vie ne te fait pas de cadeaux, j'en ai conscience mais en se serrant les coudes on y arrivera. Tu dois y mettre du tien.
Je reculais et allais me poster à nouveau devant la fenêtre.
— Le repas sera servi dans dix minutes. J'espère te voir à table avec nous, acheva Keyla.
Je ne pris pas la peine de répondre tandis que les portes de l'ascenseur se refermèrent en me laissant dans un silence de plomb.
Que devais-je faire ?
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Au-delà de ton silence
Roman d'amourJ'avais tout. Star de l'équipe de football, fils unique, des parents aimants, la vie me souriait et l'avenir semblait prometteur. Mais quand on croit briller parmi les étoiles, la chute au sol est redoutable. Il ne reste plus rien, mise à part les...