[n°4 : N U M E R O 4]

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[Avril – Japon – 1972]

Tu ne fais pas de bruit quand tu marches.

Je pense que c'est la seconde chose qui m'a séduite chez toi, après le fait que tu n'as jamais employé le langage de politesse avec moi, bien évidemment : les hommes de bon sens savent faire leurs priorités.

Les choses ne t'appartiennent jamais, tu ne les subissais pas : elles passent sur toi comme la mer sur ses roches et comme les roches, tu t'étais poli.

Akihiko s'est reculé après t'avoir cérémonieusement fait entrer dans ma chambre. Il n'avait pas compris pourquoi moi, le peintre, te faisait entrer toi, le pécheur, dans la pièce la plus intime de ma demeure : un salon aurait largement suffi pour t'accueillir et te remercier.

Toi non plus tu ne comprenais pas.

Pourtant, tu ne fais pas de bruit en marchant.

Et cela signifiait beaucoup.

Tu t'étais assis presque brutalement en tailleur sur le coussin qui sépare ton corps du sol de parquet qui entourait mon lit. Sur le bois le soleil couchant miroitait, je n'ai pas fermé les portes coulissantes du balcon, les lumières du soir sont presque toujours les plus belles et je pouvais voir l'astre achever son jour avec une tranquillité qui contrastait de la veille.

J'ai installé le papier sur le sol et piqué un pinceau dans la queue de cheval de mes cheveux. Les pots d'encres ont formé des cercles de bavure sur le blanc jaune de la toile, tu me vois taché de ma tâche et cela me fais sourie.

Alors je me suis rendu compte que tu étais beau.

Et ce fut la troisième chose qui me plut.

L'air était tranquille, le pinceau a fini sa course sur le papier dans son chuintement qui lui est propre, délié par le poignet : je demande :

-Ton nom.

J'ai relevé la tête, tes yeux grognent et tes lèvres se plissent, tu m'amuses, je t'agace et j'aime ça.

-Le tien.

Tinte le bois du pinceau contre la porcelaine de la coupe.

Pour avancer il faut concéder, la lumière lèche ton pied nu qu'Akihiko t'a lavé avant de t'ouvrir.

Oui, de plus en plus beau.

-Oikawa Tooru. Tu devrais le savoir.

Je te regarde, tu ne fléchis pas.

-On sait les choses qui importent.

-J'importe.

-Non.

Mes sourcils se haussent, tu n'en as cure.

Pécheur, où es ta fougue ? Elle n'a d'égale que la furie de la mer ?

Dommage, je ne veux pas attendre le prochain grain pour te voir.

-Tu m'as sauvé, pourtant.

Prends ça pour un remerciement.

J'ai peint en noir, par habitude, par confort, pourtant aujourd'hui, ce soir, il me faut du vert.

Mes paumes se rencontrent, Akihiko entrouvre la porte et un mot suffira puisque je ne suis pas loquace quand on parle de choses nécessaires :

-Vert numéro....

Je te regarde, tu fronces les sourcils.

Je te souris, tu ne comprends pas.

-4, numéro 4.

La porte coulissante claque un peu en rencontrant la limite du mur, il me faudra quelques minutes pour avoir le bon vert, tant mieux, je t'ai là. Tu reprends et ta voix grave et sourde rempli la chambre de bois et de tissus.

-Je t'ai sauvé parce que tu es un homme, je ne suis pas être à vivre avec une mort sur la conscience.

-Moi non plus seulement si tu as pu me sauver c'est bien parce que tu me regardais, non ?

Tu te tends, la ligne de tes muscles coulisse sous ton haut de lin teint de bleu délavé. Je retiens mon menton de ma paume, la soie du haori dévale mon avant-bras et je surprends la surprise de tes yeux face à ma pâleur.

Un nu. Oui, ça serait beau un nu.

Akihiko entre plus suavement que toi et dépose la coupelle. Une ombre est passée, elle sort aussitôt et j'ai vu ton malaise d'être assis face à moi tandis que d'autres me servent. Le pinceau goute l'encre, l'achève puis la dépose. Le noir est repiqué, les poils suivent les lignes incomplètes et le dessin apparaît.

-Alors, ton nom pêcheur, pour que je puisse penser à toi et nommer mon tableau.

Mes yeux n'ont pas été relevés, la pudeur est une notion qui ne m'est pas tout à fait étrangère. Tu te vois enfin, étalé sur le papier, cruellement imparfait à mes yeux puisque je ne te connaissais pas encore pour te peindre dans ton entièreté.

Et ça m'agaçait de ne pas pouvoir encore te saisir dans ton tout.

-Iwaizumi. Iwaizumi Hajime.

Ton ton s'est fait plus doux, parce que je t'avais vaincu en te prouvant que si tu avais plongé c'était bien parce que je t'intéressais et que par conséquence j'avais de l'importance.

Dernière valse de la journée du pinceau, pour signer et nommer. Les poils alourdis d'encre se sont dilués dans l'eau qui entre temps a été changée et les volutes sombres dansent quelques secondes.

-Etais-tu sérieux quand tu as dit vouloir voir ma mer ?

Je ne t'ai pas regardé, préférant consacrer mes yeux aux dernières lueurs hautes du soleil, ces lumières que je ne saisirais jamais. Je ne sais pas comment tu as su, tes savoirs divaguent entre connaissances accrues et ignorances totales.

-...oui.

-Je ne peux pas la peindre pour l'instant.

-Pourquoi.

-Parce que je ne la connais pas.

-Tu n'as pas eu besoin de me connaître pour me peindre.

Tu me vois plisser des lèvres en une moue de dégout, sans savoir pourquoi. Enfant boudeur, tu penses.

L'eau sales des encriers pourrait se déverser sur le portrait, qu'importe ou tant mieux : la peinture est faite pour être vraie.

-Tu m'obsédais trop, il fallait que je te sorte de ma tête.

La porte coulisse, je tourne ne tourne pas la tête, de savoir ton regard fiché dans ma nuque me convient.

Akihiko doit se tenir sur le seuil :

-Sugawara san est arrivé, il veut vous examiner.

-J'arrive.

Il repart, je t'entends te lever et toujours tes pas demeurent silencieux.

-Je reste à tes côtés et tu peins. C'est ça que tu veux ?

-Oui.

Tu as eu ta victoire, nous sommes sur un pas d'égalité.

-Soit.

Le soleil meurt, je me retourne à contrejour de toi qui ne peux comprendre la composition particulière de cette scène. Malheur futile de l'enfant peintre tu dirais.

Tu n'as pas pris le temps de réfléchir : me voilà doublement débiteur.

Je me demande comment tu vas me faire payer.

AnémoneDes histoires addictives. Découvrez maintenant