N°16 – Oikawa
[Aout – Japon – 1874]
Je n'ai pas voulu monter dans la calèche et les bagages sont descendus seuls vers le bateau.
Mes geta battent tes pas silencieux sur le chemin de pierre, l'ombrelle que tu tiens nous nappe de son ombre circulaire, de temps en temps basculée par le vent chaud de la mer : je m'accroche à ton bras parce que le peu de décence qui nous reste nous empêche de faire plus.
Derrière nous avance furtivement Akihiko comme pour vérifier que je ne m'échapperais pas.
Comme si mon corps me le permettait...
Les pas sont lourds, nous connaissons pourtant le chemin et bientôt les maisons basses du village nous entourent de leur silence pesant.
La boite cylindrique de bambou traverse de sa lanière son torse à demi dénué.
Tu sais ce qu'il y a dedans sans l'avoir ouvert : la présence puis l'absence de l'une de mes meilleures œuvres autrefois sur ce sol de bois et de soleil lisse était évidente.
Oui, Hajime, je t'ai donné ma mer.
Cette mer qui elle aussi peinte sur la soie, m'a pris deux jours et trois nuits de batailles intensives entre contours, couleurs et textures pour parvenir à une fresque démesurée de longueur. Puis, exaspéré de cette débauche de moyens je l'ai laissé s'échapper sur mon sol pourtant aucune vague n'est venue lécher le bois de ma chambre et la patience s'est avérée inutile.
Je te l'ai dit : mes plus beaux trésors sont la mer, mes peintures et toi et de vous d'avoir réussi à vous concentrer dans un même lieu me soulage.
C'est mon cadeau.
Cadeau de mariage, de remerciement, d'adieux, de mourant.
De promesse.
Parce que je veux revenir et, noble étant, le monde comblera mes désirs.
La pente se fait plus douce pourtant je continue de m'accrocher à toi comme au premier jour : le château a totalement disparu dans notre dos et là-bas surplombe la mer notre colline. Le soleil du midi rend aigues les ombres des voiles des bateaux qui mouillent dans l'eau presque claire.
Il fait chaud : nous avons peur, tu ne me lâches pas mais nos pas nous ont conduits au ponton.
Tu me regardes et je ne te souris encore parce qu'il faut toujours te sourire.
Reste.
C'est ce que clament tes yeux.
Ne pars pas.
C'est ce que hurle mon cœur.
Trop tard.
C'est ce que raisonnent nos esprits.
Les hommes de la mer emplissent les cales du bateau, monstre de bois et de voiles qui m'arrache à toi,
(C'est faux, ce sont tes responsabilités et Madame Ma Mère qui t'arrache à lui.) les vagues clapotent sous le ciel silencieux, plein de bleu et de lumières aveugles.
-Tu ne crois pas en mon retour...
Paroles vieilles de quelques minutes, ton vert numéro 4 fouille mes yeux : j'ai perdu mon sourire.
Tu pourrais me répliquer les mêmes mots qui ne dépeignent pas nos douleurs mais, ne pouvant pas fuir plus loin puisqu'étant au pied du mur tu décides d'arpenter la voie du courage.
-Pas plus ni moins que toi Tooru.
Tu dis tout en ne disant rien et nous savons que je mens.
Vouloir ce n'est pas pouvoir. Du moins pas toujours.
On se croit invisible et tranquilles sous les rayons de ton ombrelle. C'est faux, ils nous dévorent de leurs yeux curieux et malsains mais cela fait si longtemps que nous avons cessé de les voir que je continue.
-Je regrette que tu m'aies sauvé ce jour-là.
C'est à toi de sourire timidement.
-On n'est jamais exempt d'erreurs mais je dois admettre que c'est la plus belle de toute.
Silence, silence qui signifie tellement de mots et de maux qu'il nous suffit.
J'ai compris, tu sais que j'ai compris et nous partageons ce savoir comme une friandise d'été.
Je t'aime, tu m'aimes, nous nous aimons et le monde devrait aller bien.
Akihiko me frôle le bras, il cherche humblement un regard qu'il saura ombragé pour susurrer faiblement qu'il me faut embarquer.
J'acquiesce, il monte et je te regarde à travers un regard troublé.
-N'attends pas, rentre chez toi et oublie-moi.
La douleur pique mon cœur, j'ajoute pour ne pas perdre contenance autrement :
-S'il-te-plaît... s'il-te-plaît Hajime, ne rends pas les choses plus difficiles en me regardant partir.
Ta main délaisse mon bras et cajole quelques secondes ma joue.
-Tu reviendras alors je n'ai pas à regarder ton bateau disparaître.
Les mots sont sûrs mais tes yeux les démentent : j'aurais voulu être aveugle pour ne pas le voir.
Alors je te crois puisqu'il ne nous reste plus que cela.
Tu recules et l'ombre intime avec toi ; me voilà seul dans le soleil. Et comme avaient dû le faire bien avant nous Hikoboshi et Orihime je te vois tuer ton sourire et te retourner sans jeter un regard en arrière
L'eau lèche le bateau, claquent les geta sur le bois vermoulu de leurs ombres aigues et les hautes voiles se lèvent.
Le monde a continué son chemin.
FIN.
n/a : il y a encore une dernière partie d'Iwaizumi qui consiste en un épilogue et qui est CRUCIALE veuillez donc poursuivre votre lecture, cher lecteur, chère lectrice, cher.ère lecteur.trice, cher lampadaire ;)
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Anémone
Fanfiction"-Je sais que nous allons devoir faire semblant encore un peu pour que cela devienne décent. Ai-je le droit de regretter l'avortement de ton geste ? Oui, sûrement, non, pas encore. " ° ° ° Japon, XIXe siècle. Iwaizumi Hajime, pêcheur de père en fils...