N°14 – Oikawa
[Mars – Japon – 1873]
Tu hais la soie.
Tu hais sa surface désespérément liquide qui demeure solide, sa propriété fluctuante qui se dérobe sous le toucher, son silence qui ne se fait combler que lorsque le mouvement la saisit.
Tu hais la soie, alors j'ai décidé de te peindre dessus.
Le lit t'avait accueilli comme il l'aurait fait avec un enfant exténué de sa journée de cabrioles : tu t'étais allongé à peine recouvert de ton haori et, pour la première fois j'avais vu les limites de ton être. Bien sûr, j'avais été surpris, craintif presque de cette constatation : elle induisait trop de faits déplaisants qu'on ne pouvait plus faire semblant de voir.
Pêcheur, tu es mon pilier et les cernes courent sous le vert de tes yeux.
Pêcheur, tes nuits reculent, lointaines et ta conscience aussi, des entrailles de ta femme est sorti un être qui te coute plus qu'il ne te plaît.
Pêcheur, tes gestes sont pleins, furtifs, calmes mais lourds : ni la mer ni moi en sommes responsables car ton enfant n'est ni de moi ni d'elle.
Alors tu as fui dans ma demeure ces responsabilités de père qui ne te seyaient pas pour terminer dans le jour ce sommeil toujours incomplet. Et, pour la première fois les paroles, les regards et les pensées médisants des gens ne t'importaient pas : sans doute, nous n'avions plus grand-chose à perdre.
Il nous reste encore un peu plus d'un an.
L'enfant, toujours L'enfant : jamais de nom, ce serait lui donner de l'importance.
Cette importance qui m'est mienne, depuis l'automne tu ne fais tourner ton monde qu'autour de moi puisqu'étant toi-même centre de mon univers.
Je devrais plaindre cet enfant sans nom et sans père comme je le fus un jour seulement mon temps n'est pas suffisant pour être consacré à la plainte. Alors je savoure tes attentions, tes regards et tes douceurs, nous avons été sur le point de rupture et croyons l'avoir dépassé.
C'est faux : la fracture a eu lieu et nous sommes entrain de tomber.
Alors je t'ai bercé jusqu'à ce que tu t'endormes et le ciel dans la fenêtre expire ses pétales de printemps.
C'était cela qui me manquait, une part de capacité à faillir, à chuter, à admettre le terme de la course. Maintenant j'ai ton amour, ta colère, ta déception, ta crainte, ton amertume, ta faiblesse, ton totalité et ta négation, ton corps et ton esprit.
Maintenant je peux te peindre comme je ne l'ai jamais fait et comme jamais plus je ne le ferais car jamais je n'aurais autant de temps pour quelqu'un d'autre.
Chtac, chtac : la soie a été tendue sur son cadre, prête à l'usage.
Madame Ma Mère sait que c'est la matière sur laquelle je préfère peindre : c'est donc celle dont elle m'en fourni le moins.
Les coupelles de porcelaines attendent, remplies de leurs coloris plus ou moins japonais, plus ou moins traditionnels. Le vent qui chamaille les rideaux fait gigoter les pinceaux suspendus à leur cadre : l'hirondelle de Mars rit dans son arbre, tu respires et je vis.
Le monde est ténu, doux presque docile (ce n'est qu'une impression).
La main enserrait le pinceau, hésitait puis se lançait dans les sen, les contours.
Tu étais beau dans cette après-midi pleine et jeune et pour une fois ton corps, tes lignes et tes ombres s'abandonnaient complètement à moi. Le trait s'allongeait sans s'arrêter, sautant parfois quelques espaces pour créer les creux en ce bruissement qui avait caractérisé toute mon enfance.
Longue, presque une fresque, la soie ne bronchait pas sous le mouvement, se contentant de boire sans bavure les lignes parfaites.
Tu n'avais pas bougé quand les sen avaient été achevés et la lumière te nimbait de ses coupures géométriques et qu'il fallut passer aux nôtan, les couleurs.
Tu sais, j'ai cru que je n'y arriverais pas, qu'il y avait bien trop de nuances en ta personne pour que mon talent et mes teintes suffisent.
Manque de confiance ou réalisme : la question est bien trop dure pour que j'accepte d'y répondre et sûrement ce fut cette humilité qui fit de cette pièce la plus belle de toutes (même la fresque de la mer réalisée quelques mois plus tard n'atteignit jamais ce niveau.)
Il fallait faire vite, comprends-tu : le royaume du sommeil ne possède qu'une étendue éphémère et unique qui à chaque cycle se fait unique.
Perdre cette occasion c'était échouer à jamais et je priais pour que tes paupières demeurent scellées, pour que les heures se fassent lentes et flâneuses.
Pourtant et curieusement, perdre aurait été une libération. Ne plus être capable de peindre c'était échapper à ma génitrice, à ce destin de mourant qui se doit d'être brillant jusqu'à la chute, à ces obligations de voyages et de périple.
Alors, j'ai aussi prié pour que le vert numéro 4 de tes perles se révèle.
Et ça n'a pas eu lieu.
Et nous n'avons pas été sauvéss.
Et la soie a continué de boire pendant que moi je peignais, sachant que je ne pourrais que regretter mon acte comme l'admirer.
Les lumières sont devenues jaunes quand le pinceau s'est tarit. Des mers intimes colorées des coupelles il ne restait que des flaques presque sèches, incapables de poursuivre un nouveau voyage et je les en ai remercié.
J'ai fermé les yeux : voir, terrible verbe, je ne veux plus te conjuguer, la chose était trop terrible. Ce serait admettre qu'on ne pourra jamais aller plus haut, plus loin, plus vite, que l'intensité a été atteinte et qu'il ne reste plus que la descente.
L'obscurité des paupières fut reposante après cette débauche ordonnée de couleurs et de lumière. Je crois, oui, je crois que tu as ouvert les yeux avant moi et que tu as vu le premier de tous cette chose à laquelle j'avais donné vie sur le sol de bois de ma chambre.
Ce portrait.
Ce portrait de toi.
Sur cette soie que tu haïssais tant.
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Anémone
Fanfiction"-Je sais que nous allons devoir faire semblant encore un peu pour que cela devienne décent. Ai-je le droit de regretter l'avortement de ton geste ? Oui, sûrement, non, pas encore. " ° ° ° Japon, XIXe siècle. Iwaizumi Hajime, pêcheur de père en fils...