[n°5 : E N G A G E M E N T]

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N°5 – Iwaizumi

[Avril – Japon – 1872]

Inlassablement, tes doigts se perchent dans l'acajou de tes mèches pour les replacer, et, toujours inlassablement, le vent les disperse à chaque fois.

Les herbes hautes t'entouraient, elles aussi malmenées par les remous de l'air.

Quand tu t'étais assis en tailleur parmi elles, le champ s'était fourni une nouvelle fleur plus exotique que toutes les autres. Ton souffle avait alors repris un rythme moins chaotique et le pourpre ne colorait plus tes joues, pourtant nous n'avions fait que longer la falaise d'un pas rationnel.

J'ai cru devoir te prendre sur mon dos et courir jusqu'au château dont partait le chemin pour appeler au secours. Une seconde fois. Et, à ma panique croissante tu n'avais opposé qu'une main tenue et une voix coupée par le manque d'air.

« Ne bouge pas, j'ai l'habitude. »

Quelle sorte d'homme peut oser s'habituer à une chose pareille ?

Je m'étais tu, parce qu'il y avait deux semaines tu n'avais pas relevé les yeux.

Je m'étais tu, parce que dans ta bouche à cet instant c'était presque une supplique.

Je m'étais tu, impuissant, me disant qu'aujourd'hui tu pourrais te noyer sans que je n'y puisse rien.

Et de me rendre compte de cela avait quelque chose de blessant.

Mon silence contre le tien nous nous étions installés dans la rafale.

Je ne comprenais pas, tu n'expliquais pas et ça m'agaçait. Ta respiration avait sifflé, longtemps, pourtant tu me regardais avec suffisamment d'assurance pour que je sache que tout irait bien. Et tout alla bien, tant et si bien que ton arrogance d'enfant boudeur avait reprit le pas.

-Décidément, tu tiens à être bien avec ta conscience.

Tes yeux brillaient encore de l'effort qu'avait été la récupération.

La honte.

C'était elle qui te poussait cette posture parmi tant d'autres.

Peintre, nous ne nous sommes parlé que trois fois pourtant tu as déjà revêtu tant de masques.

Combien m'en réserve tu avant de me dévoiler ton vrai visage ?

-Je ne t'ai pas sauvé une fois pour que tu t'étouffes avec une petite pente.

-Peut-être aurais-tu dû me laisser me noyer, ça t'aurait évité cet engagement puéril.

Tu avais été trop sérieux en disant cela. Beaucoup trop pour que je soulève tes premiers mots comme le vent le faisait avec ton haori sanglant.

-Comment peux-tu parler ainsi d'un engagement que tu as toi-même contracté ?

Debout, nous ne nous sommes toujours pas mêlés aux herbes hautes. Alors ta taille dépasse la mienne et tes yeux bois se saoulent un peu du vert ivre des miens : j'ai tenté un ton caustique, tu sais ce qu'il cache.

Nos échanges n'avaient pas de sens : j'ai signé pour un contrat dont les seules lignes étaient « Je reste à tes côtés et tu peins. » parce que tu m'intrigues et que par conséquent j'ai besoin d'excuses pour étancher ma curiosité.

Tu veux peindre la mer, pour peindre la mer tu dois la connaître, pour la connaître tu dois me peindre, pour me peindre tu dois me connaître. Tooru Oikawa, ce raisonnement n'a d'office que de façade : les mots sont trop pauvres pour cacher ton but ; le même que le mien.

Et c'est cela qui m'effraie.

Nous sommes sur la même longueur d'onde.

Nous sommes prêts à jouer.

Ta voix meurt, effet de mes yeux, vert numéro 4.

-Je sais que nous avons commencé à nous livrer à une comédie qui ne nous trompe pas...

Un mètre. C'est peu, c'est assez, c'est ce qui nous sépare.

Tes geta, celles qui exagèrent ta taille, foulent le tapis mouvant herbacé : la distance a été divisée, bientôt l'ombre projetée de tes doigts survole ma joue. Tu hésites, longes sans vraiment faire ma peau basanée par le soleil et un sourire amer apparaît sur tes lèvres. Ta main se retire, tu complètes :

-Je sais que nous allons devoir faire semblant encore un peu pour que cela devienne décent.

Ai-je le droit de regretter l'avortement de ton geste ?

Oui, sûrement, non, pas encore.

L'air a emplit tes poumons, j'ai peur qu'il ne soit pas suffisant.

-Je sais qu'il y aura la version officielle, celle que nous nous échangeons maintenant, celle qui trompera les autres plus tard puis la version officieuse qui n'existe pas encore. Pour cela il faudra que je peigne la mer, afin de donner le change.

- Alors ça ne sera pas complètement un mensonge.

Tu fais non de la tête, tes boucles effleurent tes joues plissées par un sourire joueur.

-On ne ment jamais complètement, Iwa chan.

Puis tu t'assois comme si le geste ponctuait ta phrase.

Nous parlons de quelque chose qui n'a pas encore lieu, quelque chose abstrait qui pourtant est presque tangible, quelque chose implicite qui tend vers mensonge et vérité à la fois.

Tu indiques le sol de la main, je cède et la gravité m'attire à la terre.

Tu te mets à parler, je te regarde faire et te trouve beau.

Bien, baladons-nous sur le bord de la fracture.

Pas à pas.

Main dans la main.

AnémoneOù les histoires vivent. Découvrez maintenant