N°6 – Oikawa
[Mai – Japon – 1872]
Nous ne sommes pas en été : pas encore, pourtant la lourde chaleur est à son comble.
Je t'ai accueilli en bas, dans l'un de ces salons au jardin intérieur bordé de la couleur pâle des tatamis et du fredonnement dompté du ruisseau domestiqué. L'orage va crever ses nuages et les teintes de la verdure ne garderont pas leur fraîcheur alors, comme pour le spectacle il faut se placer en avant-première.
On t'a lavé les pieds, offert les rafraîchissements les plus distingués pour finalement te mener au cœur d'une maison labyrinthique que moi-même ne connais pas entièrement. Akihiko connaît les consignes, c'est bien la sixième fois que tu viens, il ne pose pas de questions, les autres non plus : cela viendra bien assez vite alors profitons.
Tu me regardes passer les bobines de fil au-dessus du disque évidé du maru-dai dont les poids de bois s'entrechoquent une fois passés de l'autre côté : la tresse a commencé à sortir, fine, petite et resserrée : une tresse qui, si tu le voudras bien accompagnera ton poignet.
Cloc, cloc et les couleurs fauchent les rayons.
Cloc, cloc, passons au suivant.
Bleu, bleu et bleu, nous sommes restés dans la thématique. Faire semblant, oui, c'est bien ce que nous avions dit. Maintenant il ne nous reste plus qu'à jouer la pièce jusqu'à son bout, qu'importe le texte il nous viendra à l'esprit.
Je sens tes yeux sur mes mains, je sais ce que tu en penses ; des paroles ont déjà été échangées à leur sujet. « Tu as des doigts de femme. »
Bleu outremer, bleu touareg, bleu marin, bleu lavande, bleu pâle : nouvelle déchirure de couleur et la tresse s'allonge encore. J'ai commencé à les passer un peu avant ton arrivée aussi ton respect pour l'ouvrage des gens t'a tenu mutique : tu fais de même quand je peins. D'être ensemble dans le silence nous convient mais la question insiste, tu lui cèdes et ta voix, qui n'a pas dû s'exercer beaucoup depuis le début de la journée, fait frémir l'air lourd :
-Qui t'a appris ?
Le fil coulisse sur mes doigts, le poids suit et chute.
Suivant ?
-Ma sœur.
-Tu as une sœur ?
-Il faut écouter quand les gens parlent, Iwa-chan.
Je n'ai pas levé mon regard vers toi, le sujet est sensible et si ma voix te trompe ce n'est jamais le cas de mes yeux. Tu dois avoir haussé les épaules, légèrement irrité comme tu le deviens à chaque fois que j'use ce surnom. Pourtant, tu aimes l'entendre dans ma bouche n'est-ce-pas ? Sinon tu ne me regarderais pas comme ça :
-Tu parles trop, Kusokawa, je ne peux pas tout retenir. Mais réponds à ma question veux-tu ?
Tu oublies de plus en plus que je suis noble.
Ça me fait plaisir.
Sincèrement.
-Oui, j'avais une sœur.
Cloc, cloc, cloc. Le tonnerre gronde au-dessus de nos têtes et dans le silence creusé par une réponse imparfaite, bientôt les cercles sombres de la pluie viennent fleurir sur les pierres plates du jardin.
-Avais.
Tu relèves le verbe et ce n'est pas une question mais plutôt une invitation à poursuivre : tu n'es pas foncièrement délicat mais ton pragmatisme te permet des passerelles insoupçonnées.
Les mots je les connais : je n'ai plus mal, ils ne me procurent seulement qu'un vague mépris pour ma génitrice.
-Elle est morte en couche, enceinte de sa fille. Mère ne lui a jamais pardonné d'avoir préféré sa grossesse à sa survie : surtout qu'il s'est vite avéré que l'enfant n'était pas celui de mon beau-frère mais celui d'un européen de passage. Un rire un peu caustique me prend la gorge, je reprends, surpris moi-même du son que j'ai commis. Des yeux bleus, ça ne se cache pas...
La pluie s'est mise à battre furieusement le sol, sans prévenir. Je ne me lève pas pour aller fermer les portes sur cour : quel gâchis cela serait. Aucun bruit sur les tatamis quand ton corps quitte le sol et qu'il se pose prêt de moi pour refermer ses bras sur ma taille en passant ses jambes de part et d'autre de ma personne.
Je sursaute d'abord : parce que cela ne fait que deux semaines que nous nous sommes mis à avoir des contacts mais ta chaleur tout comme ton être m'entoure, stable, enclin à me laisser m'y loger alors je cède.
Mes doigts cessent leur mouvement au-dessus du maru-dai. Je te confie l'équilibre de mon corps et rejette ma tête contre ton épaule pour te regarder dans le sérieux et l'inflexibilité rassurante de la promesse de ta présence de tes yeux.
Droit, tu fais passer ta main sur ma joue, tu souffles :
-Pourquoi ai-je l'impression que tu ne me dis jamais les choses importantes...
-Parce qu'elles ne sont pas toujours les plus belles...
C'est vrai.
T'ai-je dit combien mon asthme était grave ? Que je le trainais depuis l'enfance comme un poids mort qui entraînera ma chute ? Que si dans deux ans mon état ne s'est pas amélioré, Madame Ma Mère me condamnera à prendre un bateau pour l'Occident ?
Je ne veux pas te le dire, je veux laisser le temps et les événements me forcer à le faire, je veux chuter avec toi encore un peu avant de réfléchir sérieusement.
Nous sommes bien, enchâssés dans notre étreinte.
-Tu m'attires, je t'attire mais où en sommes-nous...
-Ne dis rien, ne dis rien, laisse les choses couler comme elles sont...
Et en silence nous basculons sur les tatamis pour que tes bras passent sous mon haut, que nos jambes s'entremêlent et que, mon visage enfoui dans le tissu de ton jinbei, je te serre toujours un peu plus pour toutes ces choses que je ne t'ai pas encore dites.
Tes doigts remontent dans mes cheveux et je me rends compte que c'est la première fois que nous nous touchons autant.
Ça ne m'étonne pas.
Il n'y a jamais eu de barrières avec toi.
Pourquoi cela devrait-il changer ?
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Anémone
Fanfiction"-Je sais que nous allons devoir faire semblant encore un peu pour que cela devienne décent. Ai-je le droit de regretter l'avortement de ton geste ? Oui, sûrement, non, pas encore. " ° ° ° Japon, XIXe siècle. Iwaizumi Hajime, pêcheur de père en fils...