N°15 – Iwaizumi
[Fin mai – Japon – 1873]
Les herbes bruissaient autour de ta tête, se mêlant à tes cheveux. Je passe ma main sur ta joue et toi tu me regardes et je crois que nous sommes heureux.
Parce que je t'avais porté, ton souffle n'a pas eu à subir la pente de la colline. Il était resté bien au chaud, régulier dans ta poitrine et tu n'avais pas besoin de me rassurer sur une douleur que je ne comprendrais jamais.
Mes bras ne m'avaient pas tiré, eux que la mer avait sollicité toute la journée et ton corps sur mon dos m'avait paru de plus en plus léger. Alors je te renvoie ton regard, sourire d'inquiétude parce qu'au fond de moi tu me fais de plus en plus peur.
Es-tu une jeune fille, mon peintre ? Une adorable et frêle jeune fille qui susurre à l'océan des mots désinvoltes ?
Il y a les fois où je crois le penser et toutes les autres où je sais que ce n'est qu'un de tes multiples masques qu'il t'arrive de revêtir, volontairement ou non.
Le soleil derrière nous incendie la mer de sa chute, on dirait que tu t'es amusé à mélanger tes eaux de couleur dans le ciel et des nuages passent en coup d'ébauche, blancs. Tu as admiré le spectacle ; moins longtemps que ce à quoi tu m'as habitué parce que sous tes yeux se marque la fatigue de nuits suspendues par le manque d'air.
Je le sais : je ne prends même plus la peine de rentrer le soir.
Chez moi non plus je ne dormirai pas alors, comme un égoïste j'ai décidé d'offrir mes insomnies à quelqu'un qui comptait. Les gens ne se retournent plus, la vague est passée depuis qu'ils m'ont vu porter un de tes haoris, les cheveux défaits un matin d'avril.
Et pourtant à chaque fois je crains que la nuit soit un peu plus la dernière.
Alors la serviette humide refroidit mes mains quand je te la passe sur ton corps avant que les volutes de ces inhalations ne viennent danser dans l'air à demi sombre d'une chambre muette.
Alors nous respirons à deux, souffle sur souffle et yeux dans les yeux pour te rappeler que non, tu n'es pas seul.
Akihiko n'appelle plus le docteur Sugawara qui ne cesse de répéter que cela est dû au pollen : il sait que je reste et cela suffit et tous nous attendons le retour de l'hiver et des ses airs piquants et vides.
Tes mains, de plus en plus pâles et malgré le soleil, remontent mes manches et plongent sur ma peau, tu souries encore davantage et une moue quémandeuse et adorable s'étale sur le règne de beauté de ton visage.
-Iwa-chan, s'il-te-plaît, passe-moi le panier de cerise.
Ton air chantonne presque.
Ah, arrête d'accélérer la mesure de mon cœur, elle se fait suffisamment trop rapide pour mes pauvres veines.
-T'en as déjà trop mangé, Kawa.
-J'en ai jamais à Kyōto...
Fatigué tu deviens un enfant charmeur et moi je ne sais que te céder.
Alors, ma main traverse l'espace et se saisi de ce panier de bambou tressé où l'écarlate de ces fruits d'été s'entasse.
Cadeau d'Obaa-chan qui sait que derrière tes toiles se cache un gamin timide.
Je te donne les cerises, tu relèves un peu, t'appuyant sur tes coudes et les herbes mécontentes tentent de te retenir.
Et tes dents croquent la chaire rosée pour que le jus rouge vienne laquer tes lèvres fines.
Et tu souris encore et toujours parce que derrière tes joues le sucre inonde tes papilles.
Et tu penches un peu la tête de coté pour expulser le noyau après en avoir arraché toute la pulpe.
-Eh, ce ne sont pas des manières.
Tu hausses les sourcils et la joie de tes mots ironiques emplissent l'air fatigué de chaleur.
-Serais-tu ma mère Iwa-chan ?
Un rire s'échappe en un son essoufflé de mes lèvres : je crois que je pouffe.
Oui, pouffer.
Tu m'as transformé en gosse, Kusokawa.
-Kami savent combien je m'estime heureux de ne pas l'être.
-Alors ? En plus toi aussi tu le fais.
-Bah moi je suis un villageois, j'ai le droit.
-Tu pense que les nobles ils font comment quand ils mangent des cerises en public ?
-Tu viens de dire qu'il n'y avait pas de cerises à Kyôto, ça m'étonnerait que tu saches mieux que moi.
La contradiction de tes propres propos coupe tes répliques qui n'ont lieu d'être que pour continuer de jouer. Tes doigts piochent un nouveau fruit pour mieux l'engloutir et tes lèvres se recouvrent encore de pourpre : le soleil se noie définitivement dans notre dos il faudra bientôt rentrer pourtant une lueur de crépuscule clair hante encore les cieux.
Tu dodelines de la tête et la repose dans son tapis de verdure, tes yeux encore un peu narquois caressent les miens avec une liberté nouvelle.
De m'avoir peint, en couleur, complètement, pour toujours et à jamais, a soulagé ton esprit qui me dévore à nouveau et différemment.
La peinture est si belle que je redoute de la regarder trop longtemps, de peur de découvrir mon incapacité à l'appréhender totalement. Toi, à mon inverse, tu peux passer devant sans lui prêter la moindre attention puis lui consacrer tes yeux pour une heure.
Mais je sais.
Je sais que tu la contemple comme l'achèvement de toute une vie.
Et je me rappelle que tu n'as que 27 ans.
27 ans, c'est court pour une vie entière non ?
Ta voix coupe l'air colonisé du chant des cigales et des bruissements de la mer, la terre se désaltère de la chaleur du jour et tu parles à l'impératif.
-Embrasse-moi.
C'est la formule que tu utilises à chaque fois que j'y pense.
Le pire ?
C'est que ça marche.
Et ma tête se penche et mes lèvres chevauchent les tiennes, le sucre passe du velours de ta bouche à la mienne, transporté par le mouvement suave de ta langue. Nous connaissons la suite : le texte et ses didascalies nous sont familières, tu insistes pour tuer la distance et coller les corps et moi je te suis dans notre perdition.
Un an.
Il nous reste un an.
C'est peu, c'est beaucoup, c'est suffisant.
Un an pour t'aimer, t'aimer pour finir par t'oublier.
Et mes mains coulissent le long de tes hanches et tu amorces un gémissement : bien sûr que je te désire.
Comment ne le pourrais-je pas ?
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Anémone
Fanfic"-Je sais que nous allons devoir faire semblant encore un peu pour que cela devienne décent. Ai-je le droit de regretter l'avortement de ton geste ? Oui, sûrement, non, pas encore. " ° ° ° Japon, XIXe siècle. Iwaizumi Hajime, pêcheur de père en fils...