N°7 – Iwaizumi
[Juin– Japon – 1872]
Tes pieds battent la mesure sous l'eau, créant un faible remous circulaire autour de tes si fines chevilles.
A croire que tout dans ton corps est fin.
L'aube était jeune pourtant le soleil ne pouvait s'empêcher de miroiter sur la surface presque calme de la mer que tu t'échines à briser. Nous nous étions assis sur un de ces pontons si semblables à celui sur lequel je t'avais repêché : la fraîcheur du matin nous avait condamné à conserver nos haoris sur les épaules.
Nous sommes seuls, seuls dans le silence, ce silence si particulier qui plus loquace que la parole transmet des notions que nous n'avons pas encore abordées.
Des ama ont fini de se dénuder de l'autre côté de la rive.
Sirènes pour les citadins comme toi, à mon regard elles ne sont que des concurrentes déloyales.
Leurs cheveux, longs et noirs, sont maintenant ramassés en ces chignons qui ne tiennent jamais, certaines mèches coulent encore le long de la clavicule pour longer le sein nu et câliner la hanche. Si elles ne sont pas complètement dénudées, ce n'est pas de beaucoup et je vois tes yeux dériver le long de leurs courbes pour se perdre dans les plis des drapés qui entourent leurs jambes.
Ton regard brille : ce n'est pas de désir.
Le désir chez toi, je le connais et à chaque fois je l'ai vu brimé par le semblant de responsabilité que tu nous opposes de temps à autre.
Tu vois le commencement de la ligne, son chemin toujours plus frivole et léger et tu regrettes de ne pas pouvoir la peindre, là, maintenant, au plein milieu de son vol.
Alors tu te contentes de l'inscrire dans le plus profond de ta mémoire.
Et moi, à tes côtés, je m'enfonce dans ma jalousie, parce que c'est moi que tu devrais regarder comme ça.
L'irritation me fait détourner le regard : je ne suis pas habitué à penser ainsi et, depuis deux mois c'est un combat intérieur qui à lieu à chaque fois que nous sommes ensemble. Tu le sais, ça te fait rire d'ordinaire seulement ce matin les lignes t'ont happé, tu n'en sortiras que saoule de leur valse ce qui n'est pas près d'arriver tout de suite.
J'oublie que tu es noble.
J'oublie que tu es peintre.
J'oublie que tu ne restes pas.
Mais toi, toi je ne t'oublie pas et ça m'obsède mes journées.
Les filets lourds de poissons et d'eau peuvent tirer dans les bras, la mer, furieuse, peut démettre mon bateau, les pièces de monnaies peuvent, le soir, me paraître trop insuffisantes pour nourrir trois enfants et trois adultes et une vieille : je ne t'oublie pas.
Arbitraire : tu ne préviens jamais quand tu m'illumines ma journée.
Alors, j'attends, j'attends ta moue d'enfant songeur, le froissement de ton yukata quand tu te penches en avant sur ta toile, ton sourire narquois face au plateau de jeu de go, les nuances toujours plus suaves de tes cheveux quand j'y enfouis ma main, la pâleur douce de ta peau quand il m'arrive de l'effleurer et le mouvement particulier de tes lèvres quand tu fais chuter ton « Iwa-chan » insolent.
Et d'attendre ainsi me fait perdre le sens de ma réalité : je ne suis qu'un pêcheur qui doit travailler pour nourrir sa famille et survivre dans ce monde inégal marqué par des classes sociales.
Tu m'ôtes ma concentration, mon pragmatisme, le sens de la réalité, mes responsabilités tout cela pour quelques heures d'un bonheur tel qu'il en devient indécent et pour lesquelles pourtant je suis prêt à continuer de payer.
Et je te pardonne, toujours, encore et toujours, encore, toujours et à jamais parce que les concessions se font à deux et que quoiqu'il en soit tu as ton tribut à verser.
Les heures deviennent de moins en moins suffisantes : nous voulons plus et ne pouvons obtenir plus.
La décence, un mot qui m'est devenu insupportable parce qu'il ne me permet pas d'admettre le pourquoi du comment.
La raison pour laquelle j'ai mal quand je ne t'ai pas et te veux toujours quand je t'ai, la raison pour laquelle les priorités de ma vie se sont concentrées sur toi, la raison pour laquelle nous jouons jusqu'à ne plus savoir à quel acte nous nous trouvons, la raison pour laquelle tu continues à m'inviter pendant des heures à se câliner sur tes tatamis froids.
Le mouvement de tes chevilles s'accélère, l'eau valse autour de ta peau si blanche dans cette eau si claire. Les ama ont pénétré l'eau avec la grâce que leur confèrent les contes, elles rient, s'éclaboussent puis disparaissent sous la surface pour pêcher oursins et coquillages.
Tu ne leur accordes plus cette attention qui m'est à la fois si précieuse et horripilante et tes yeux plissés par un sourire presque triste se noient dans une mer traitresse. La lumière du soleil vient y mourir en éclat, les minutes ont passé et je constate que tu as aboli cette légère distance entre ton corps et le mien qui avait été instaurée pour le bien de l'image.
-Je ne veux pas remonter dans mon château.
Ça a été doux et bas ; un aveu.
J'hausse mes épaules, tu glisses ta main par-dessus la mienne.
Mon peintre est bien téméraire aujourd'hui.
-Ça tombe bien ; je ne veux pas remonter dans mon bateau.
La forêt est proche, plane et ombragée, tu ne t'y essoufflerais pas de cette chose étrange dont tu ne parles pas. SI nous avions été des enfants, nous aurions pu nous y cacher.
Seulement je suis pêcheur et toi peintre.
Je souffle, pour rassembler ma responsabilité ce qui, avec le contact de tes doigts maintenant entremêlés aux miens n'est pas facile.
-Mais nous allons obé/
Tu me coupes, de ton indexe libre sur mes lèvres.
-Chuuut. Ne dis rien.
Tu te relèves, l'eau dégouline de tes jambes pour aller inonder en flaques sombres le bois.
Le sourire triste est toujours là, inquiétant et mystérieux : je sens encore la présence de tes doigts sur ma bouche, doux et chaux.
-Je t'aime bien, tu sais.
Tooru, tu n'es pas musicien.
Alors pourquoi mon corps pulse cette mesure dans mes veines ?
-Moi aussi, je t'aime « bien ».
Les mots sortent blancs, je n'y crois pas : la nuance n'est pas bonne, ni chez toi ni chez moi.
Le bien n'est qu'un euphémisme pour atténuer quelque chose qui nous dépasse et qui nous effraie doucement.
Tu tends ta main, pour m'aider à me relever et le blanc de tes doigts cercle la peau tannée de mon poignet. Une force que je ne te soupçonne jamais m'accompagne dans mon mouvement : je me retrouve face à toi qui sans tes geta paraît moins grands.
-Continuons à bien nous aimer, Iwa-chan.
Oui, tu es comme la mer.
Tu donnes presque autant que tu ne reprends.
Et je n'aurai jamais assez de te donner.
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Anémone
Fanfiction"-Je sais que nous allons devoir faire semblant encore un peu pour que cela devienne décent. Ai-je le droit de regretter l'avortement de ton geste ? Oui, sûrement, non, pas encore. " ° ° ° Japon, XIXe siècle. Iwaizumi Hajime, pêcheur de père en fils...