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Les pieds baignants dans l'eau de Devils Lake où le ciel aux couleurs acidulées du coucher de soleil d'été se refletait, j'admirais les ondes aqueuses déformer ce magnifique tableau.

C'était étrange. À cette heure-ci, les paddles et canoës circulaient sur l'eau. Mais pas aujourd'hui.

Tout était calme et désert. Le lac n'appartenait qu'à moi.

Soudain, des bruits de pas sur le ponton en bois firent grincer les planches. Mais je ne fus pas surprise que quelqu'un me rejoigne. Au fond, je savais que ce rendez-vous avait déjà bien trop trainé.

La présence vint s'asseoir à côté de moi et, du coin de l'œil, je vis sa robe de lin blanc crème se relever alors que ses pieds nus glissèrent élégamment dans l'eau.

Je tournai la tête et nos regards se croisèrent.
Une vague de chaleur inexplicable, familière, d'un amour infini, me frappa et me noua la gorge.

J'avais l'impression de me regarder dans un miroir tellement nous nous ressembions. De la forme de ses yeux à son arc de cupidon en passant par son nez droit mais doux.

Je lui ressemblais, même plus qu'à ma propre mère.

Hilda me sourit et je remarquai sa longue chevelure brune, semblable à la mienne, descendre dans son dos. Sa robe datant du 19e siècle lui donnait un teint angélique, comme si elle iradiait de grâce divine.

— Tu es si jolie, Mildred, me dit-elle en me souriant.
— Je préfère que l'on m'appelle Millie, bredouillai-je.

Elle rit, d'un petit rire charmant et mélodieux.

— Très bien, Millie.
— Pourquoi ne viens-tu me voir que maintenant ? lui demandai-je confuse.
— Je suis désolée, je n'y étais pas autorisée.
— Je ne comprends pas.

Elle pivota pour saisir ma main de la sienne d'un air compatissant.

— Je suis vraiment désolée que mes actes se répercutent sur toi. En utilisant la magie noire pour plonger Lord Kim et Miss Charlotte dans un sortilège d'immortalité, j'ignorai que cela aurait de telles conséquences sur ma lignée. Mon seul souhait était que les futurs sorciers et sorcières Foster soient en sécurité.
— La chasse aux sorcières n'existe plus, Hilda.
— Elle existe, ma Chère, crois-moi, répondit-elle d'un ton grave.

Que voulait-elle dire exactement ?

— Je suis reconnaissante que ma descendance ait été protégée jusqu'à toi, reprit-elle en me couvant du regard. Tu es une superbe jeune femme, pleine de vie et de passion. Tu es une vraie Foster.

Hilda caressa ma joue d'un geste tendre et mes yeux me brûlèrent sous la gratitude de cette reconnaissance.

— Mais je ne suis pas une sorcière, tu le sais, n'est-ce pas ?

Elle acquiesca. Mais sur son visage, je ne voyais aucune trace de dédain, aucun dégoût. Simplement de l'admiration, de la tendresse et de l'amour.

— Pourquoi n'en suis-je pas une ?
— La Vie à son propre rythme, Millie. À cause du sortilège que j'ai utilisé, la Vie t'a puni à ma place, elle t'a retiré bien des choses.

J'hochai la tête en reportant mon attention sur mes pieds immergés dans l'eau. Hilda savait ce que j'avais perdu. Ou plutôt, qui j'avais perdu.

— Est-ce que cette punition concerne Taehyung ? osai-je demander non sans difficulté.
— Je ne suis pas venue pour te parler de Taehyung, mais de toi.

Dommage.

— Alors, repris-je, si je ne suis pas une sorcière, ce n'est pas parce que je suis bonne à rien ?
— Oh, bien sûr que non ! s'exclama Hilda. Sors-toi cela de la tête, veux-tu ?

Son rire me rechauffa le cœur.
Un petit sourire espiègle se logea sur ses lèvres.

— Tu es bien plus puissante que tu ne le penses ! Tu es ma descendante, voyons ! Il est vrai que ton père n'a pas hérité des pouvoirs, lui non plus. Cela arrive de temps en temps. Nous avons beau être de puissantes sorcières, la magie reste inexplicable parfois. Nous n'avons pas réponse à tout, malheureusement.
— Je vois.

Je lachai un soupir, un tantinet déçue.

— Je suis terriblement désolée, j'espère que tu pourras me pardonner, avoua Hilda.

Ses yeux brillaient de cette lueur vivace qui laissait entrevoir toutes ses puissantes émotions. Ces mêmes émotions passionnées qui me secouaient. Bon sang, nous étions vraiment de la même famille, Hilda et moi !

— Oui, bien sûr ! affirmai-je. Mais, Hilda, j'ai tellement de questions...
— Pas maintenant, mon enfant. J'ai quelque chose à te donner avant de te quitter.
— Tu vas partir ?! m'exclamai-je nerveusement.
— Et bien, il faut bien que tu te réveilles de ta sieste, rit-elle. Mais n'oublie pas : je ne suis jamais loin de toi, Millie. Je suis là tout près de toi, à chaque moment, comme je le suis d'Agatha et même de Lina, parfois. C'est une sorcière après tout ! Les esprits des Sorcières sont connectés entre eux, peu importe le temps ou la distance.
— Mais je -
— Dépêchons ! Tu vas te réveiller, je le sens. Tends moi tes mains.

Prise au dépourvu, je m'exécutais, les paumes liées vers le ciel, sans protester.
Hilda placa ses mains en cloche au dessus des miennes et une boule dorée en sortit, me laissant échapper un hoquet de surprise. La boule de lumière brillait comme du miel parsemé de paillettes au soleil. Elle pénétra ma peau. Une chaleur divine que je n'avais jamais ressentie auparavant fusa dans mon corps et je lachai un petit rire euphorique.

— C'est pour toi ! m'annonca Hilda. Fais en bon usage, ma jolie Millie.

Hilda se pencha vers moi pour déposer un baiser sur mon front.





"Je serai toujours avec toi, Millie" entendis-je comme un murmure en ouvrant les yeux.

Je remarquai alors que mes joues étaient humides. J'avais pleuré. Mais ces larmes-là, étaient des larmes de joie sans aucun doute.

Je me relevai pour m'asseoir et Lina, sur son lit, en face de moi, me toisa d'un air curieux.

— Tout va bien ? Tu as l'air étrange.

Je me souvenais de chaque détail de ce rêve, de chaque parole. Je me souvenais du sourire d'Hilda, de sa bienveillance, de ses excuses et du pardon que je lui accordais.

Et de cette boule lumineuse !

J'observais mes paumes. Rien n'avait changé. Et pourtant, quelque chose de différent semblait couler dans mes veines. Quelque chose de chaud, de bouillonnant, de puissant et d'étranger jusqu'à maintenant.

Les éclats des rayons de soleil me paraissaient plus lumineux que d'habitude. Les draps me semblaient plus doux, comme si je pouvais sentir chaque fil entremélé les uns avec les autres sous mes doigts. Je pouvais sentir l'odeur du shampooing de Lina arriver jusqu'à moi, comme si la mangue avait été fraîchement cueillit et ouverte devant moi.

Tout était plus beau, plus intense, plus coloré. Plus vivant.

— Millie ? m'appela Lina perplexe. Ça va ?
— Oui. Je crois qu'Hilda vient faire de moi une sorcière.





・:*☆*:・




4 mois plus tard...

Taehyung était habitué à la solitude. Mais pas à se sentir seul.

C'était pourtant ce qu'il ressentait depuis qu'il avait quitté Millie précipitamment lorsqu'Agatha avait confirmé qu'il était toujours immortel. Un vide énorme l'habitait. Ce même vide qu'il pleurait le soir, plongé dans l'obscurité infinie qu'étaient ses insomnies solitaires.

Cela fait 9 mois qu'il vivait dans le cottage de la famille de Jin, à quelques kilomètres, éloigné de la ville. Il ignorait quelle était l'étendue de la fortune des parents de son ami, mais c'était bien le cadet de ses soucis. Son seul tourment était de vivre une vie d'immortel sans sa bien-aimée, une fois de plus.

Taehyung souffrait encore le martyre.
Il avait cette impression fataliste de tourner en rond, de commettre les mêmes erreurs et d'en payer le prix comme un cercle sans fin. Il était maudit. Il s'était condamné lui même.

Le silence était son meilleur ami, à présent. Car dans le silence, Taehyung pouvait affronter ses pensées les plus destructrices, comme une pénitence qu'il s'infligeait volontairement.

Le Pacte - k.thOù les histoires vivent. Découvrez maintenant